Notre entretien avec Fatoumata Diawara

Fatoumata DiawaraPourrais-tu nous faire un récapitulatif de ton parcours musical ? Tu fais du théâtre, du cinéma.

Je m’appelle Fatoumate Diawara, malienne, j’ai 29 ans.
J’ai commencé à faire du cinéma à l’âge de 14 ans. Sur les plateaux j’ai rencontré un acteur Sotigui Kouyaté puis un certain Jean-Louis Sagot-Duvauroux qui a adapté Antigone de Sophocle. Je viens en France pour ce spectacle, la première fois en 1998. Dans cette pièce, il y avait des voix, des chants. J’ai souvent chanté pour moi-même, dans les moments tristes, lorsque je n’allais pas bien. La voix me soulage, me fait du bien.

De cette pièce de théâtre, j’ai ensuite travaillé pour un film qui s’appelle Sia le rêve du Phyton et ainsi de suite, pas mal de cinéma. Là je rencontre une compagnie de théâtre de rue le Royal Deluxe avec laquelle je travaille pendant 6 ans. Pendant les moments de pause, quand j’allais me détendre je chantais beaucoup à haute voix pour digérer les émotions. Le metteur en scène m’a souvent écouté, il venait, il se cachait pendant que je chantais. Un jour, il m’a demandé à ce que j’inclue dans le spectacle des entre-actes de chants. A partir de là, j’ai commencé à écrire des chansons. A chaque fin de spectacle, il y avait des gens qui venaient me voir me disant qu’ils revenaient plusieurs fois seulement pour m’entendre chanter 2-3 minutes.

Ça a commencé à me faire réfléchir : « A la base je suis comédienne, pourquoi quand je chante un petit truc les gens sont sensibles à ça ? » Je me suis dit « Et bien il faut que je chante plus ! »  Non seulement cela m’a donné plus de confiance pour chanter devant un public, mais également pour m’impliquer physiquement, moralement. J’avais envie de donner plus au public à chaque spectacle.

De là, le directeur artistique de la troupe a voulu que je chante pour le spectacle des géants. Ce n’était plus un petit morceau de 5 minutes, c’était 6, 7 à 8 morceaux, voire même tout un album. Albums qu’on a fait avec Les Balayeurs du Désert, un groupe marseillais, qui composait pour le Royal Deluxe.

Puisque la musique rentre dans ma vie sans l’avoir prévu, que je viens d’une famille assez traditionnelle, très conservatrice, que mon parcours de jeune fille est très différent des autres, je me suis dit que j’allais essayer de chanter mon expérience de jeune fille, de femme en Afrique, donc de tous les ressentis, les choses douloureuses, les non-dits en tant que femme, les soumissions, le machisme que tu vis à chaque instant jusqu’à ce que tu saches qui tu es. Tu te bats pour être une femme, parce que tu n’as pas de place. L’émancipation de la femme ne fait pas partie de l’éducation. Tu dois la créer par toi-même. En tant que comédienne, j’ai du décider ma vie, on ne me l’a pas donnée, j’ai du me battre pour être une femme libre. Je me suis dis que dans mes chansons je pouvais essayer de partager cette expérience avec plein de femmes qui sont dans ma situation. Pas qu’en Afrique, partout dans le monde il y a des situations comme cela.

Je me suis mise à écrire des chansons plus personnelles, plus intimes. La chanson est venue comme ça.

L’EP qui est déjà sorti et l’album qui sort en septembre présentent ces chansons très personnelles ?

Justement c’est pourquoi l’album s’appelle Fatou. Il faut savoir qu’il y a beaucoup d’influences de la musique traditionnelle, le Wassoulou, de Buruni, mais il y a aussi le coté funk, soul, jazz du fait que je vis à Paris et que j’ai l’opportunité d’écouter d’autres genres de musiques. Quand j’écris, c’est vrai que j’ai la tradition en moi, mais quand je fais mes mélodies je pense très moderne, je pense très ouvert. Avec un état d’esprit à la parisienne, parce que je vis ici depuis quelques années quand même.

Les chants que je fais sont normalement composés avec un instrument qu’on appelle le Kamel N’Goni que j’essaie d’adapter à la guitare. Déjà ça fait un métissage. Du coup on s’est dit « comment situer la musique ? Où la placer ? » On ne peut pas dire que c’est traditionnel, on ne peut pas dire que c’est moderne. C’est entre deux.

Il fallait trouver un nom à l’album. On s’est dit « on va appeler l’album Fatou. » Parce que les compositions sont très personnelles, les écritures sont très personnelles. Les deux font moi. L’album est plutôt l’ensemble de qui est Fatou, comment elle ressent la vie dans son parcours de femme qu’elle est en train d’écrire. C’est un bout de ce chemin.

L’album va sortir en France et au Mali ?

Oui, dans le monde. Inch Hallah.

Pourrais-tu nous expliquer la chanson « Clandestin » ?

La chanson Clandestin est une chanson qui s’adresse à tous mes frères qui sont restés et qui resteront dans la mer. Parce que même demain matin il y aura des jeunes Africains qui vont encore traverser la mer, qui vont y périr, qui vont laisser leur vie là-bas. Mais ils y vont quand même.

Je trouve ce courage démesuré. Tu sais que ton frère est resté là-bas, ton ami y est resté, plein d’amis y sont restés, mais tu y vas quand même. Pour moi, c’est une force. Je vois ces gens comme des guerriers. Je ne les encourage pas à y aller comme ça, parce que c’est le futur de l’Afrique qui est en train d’aller se donner la mort. Pour moi ce n’est pas un combat gagnant. On perd. Il ne faut pas y aller bêtement.

C’est vrai que c’est courageux d’aller vers quelque chose que tu ne connais pas. Mais quand tu vois que cela ne résout rien, que cela n’est pas la solution, il faut essayer de réfléchir et trouver d’autres moyens pour pouvoir aller en aventure. C’est une chanson qui s’adresse à tous ces jeunes qui sont morts et dont on ne parle pas. Personne n’en parle parce que c’est l’Africain.

L’immigration est vue comme quelque chose de très indigne, tandis que l’Homme voyage. Ce n’est pas que l’homme noir qui voyage, tout le monde voyage. Tout le monde part, le monde entier. L’humain est fait comme ça, depuis la nuit des temps l’homme aime partir. Il prend son petit sac, il prend ses enfants. Le nomadisme fait parti de l’homme. L’homme est nomade. Mais, avec la modernisation, avec le temps, celui de l’africain est vu comme quelque chose d’indigne, de dévalorisant parce qu’il n’a pas droit au voyage. L’homme noir ne doit pas partir quand il veut. C’est l’autre qui doit décider quand il doit partir.

Tu sais qu’avec ma sensibilité je vois des choses qui ne sont pas justes et je les chante seulement pour pouvoir vivre avec. Parce que c’est dur pour moi de le savoir et de rester impuissante, de ne rien pouvoir changer. Ni moi, ni l’autre en face de moi ne peut changer. Sauf si le monde décide de changer et de laisser l’homme noir partir quand il veut. Puisqu’il sait que ce n’est pas facile de partir, cela le pousse à y aller. C’est comme une drogue. Si on lui disait « tu pars et tu peux revenir », et bien tout le monde resterait chez lui.

Connaissant cette réalité, j’attaque mes frères quand même. Je leur dis de ne pas y aller bêtement. J’attaque mon gouvernement, j’attaque les gouvernements africains. Ce n’est pas la faute de l’autre. Il faut sensibiliser notre génération. Qu’on soit conscient de notre propre valeur et que les gouvernements nous aident, qu’ils ne soient pas là pour tout prendre pour eux. Qu’ils créent des infrastructures, de l’emploi pour les jeunes pour qu’ils puissent rester en Afrique et qu’ils puissent construire cette nouvelle Afrique parce qu’elle en a besoin.
C’est ma vision sur le monde, celle des jeunes qui se tuent tous les jours sans qu’on en parle, qu’on appelle Clandestin. Dans ma chanson je les appelle les guerriers parce qu’ils ont un courage énorme de partir comme ça.

One thought to “Notre entretien avec Fatoumata Diawara”

  1. FATOUMATA DIAWARA est mon idole je l’aime je suis guineenne agee de 29ans mais je me suis marie a un polonais et en guinee je n’avais jamais connu cette fille je sais bien quelle est malienne .
    donc c’est en pologne sur internet j’ai vu ses films et chants, et je vous assure que cette fatoumata est un ange elle a une voix unique belle et sexy

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