Notre entretien avec France de Griessen

Tu es comédienne, auteur-compositeur, chanteuse, metteur en scène et aquarelliste, comment es-tu venue à toutes ces disciplines ?

Je suis une artiste pluridisciplinaire vraiment par essence, c’est viscéral. Je ne suis pas française, et je vois qu’en France c’est quelque chose qui semble poser problème à beaucoup de gens, qui vont croire parfois que quand on est pluridisciplinaire on fait les choses en dilettante, on touche à tout en se disant « oh je fais un peu ci, un peu ça ». Ce n’est pas du tout, du tout, du tout le cas. J’ai dédié toute mon existence à ce que je fais en tant qu’artiste et j’ai besoin des ces différents moyens d’expression.
Mon moyen d’expression principal c’est la musique, mais les choses se répondent. Je dessine des aquarelles pour mes pochettes, je fais parfois un dessin qui va inspirer une chanson, ou une chanson qui va inspirer un dessin. Le théâtre a un lien évident avec l’interprétation. Quand on interprète une chanson, on raconte une histoire, quand on joue un personnage, on raconte une histoire.
Je pense qu’au contraire, ça apporte une profondeur, quelque chose en plus pour moi en tout cas. Je ne dis pas que ça manquerait à quelqu’un d’autre. Mais moi, je vois que cela m’a apporté énormément.
Les différents arts s’enrichissent, se nourrissent. C’est quelque chose auquel je tiens beaucoup.

Tu disais que tu avais besoin de ces différents arts parce que certaines émotions s’expriment mieux dans certaines formes d’art ?

Je pense que tout dépend de ce dont on veut parler, de ce que l’on a à dire. Parfois il y a des choses que je voulais vraiment exprimer, je me disais « ce qui raconterait mieux ça c’est une performance, ou c’est une pièce de théâtre. » Parfois c’est une mélodie qui va le dire beaucoup mieux que toutes les autres choses.

Il y a un certain nombre d’autres artistes pluridisciplinaires que j’aime beaucoup. Marianne Faithfull, elle chante, elle joue la comédie aussi, elle a écrit un livre. Patti Smith c’est quelqu’un qui chante, qui compose, qui prend des photos, qui dessine. Marie Laforêt que j’aime énormément, c’est la même chose, c’est aussi une chanteuse, une comédienne, une auteure…
C’est vrai que je me suis beaucoup plus identifiée à des modèles comme ça. Par exemple être uniquement comédienne point barre, j’aurais souffert énormément. Et puis j’aime trop la musique, c’est trop essentiel donc je n’aurais pas pu tenir non plus.

Est-ce que tu as une approche commune lorsque tu abordes tous ces arts ?

Déjà, comme je te disais, les choses se recoupent. Quand je fais une exposition d’aquarelles et bien je viens jouer quelques chansons, ou des aquarelles vont servir pour la pochette, le livret. Par exemple mon album (ndlr : Electric Ballerina) c’est un digipack, avec un livret à l’intérieur plein d’illustrations avec les textes. Là le lien est évident. Dans le théâtre j’ai toujours incorporé de la musique.

Le point commun, il y en a plusieurs, d’une part, je dirais une sorte de connexion mystique à l’instinct. Ca c’est dans tout ce que je fais, il y a quelque chose de l’ordre de la magie, de la sorcellerie, quelque chose qui est une connexion à la nature, à la nature profonde de ce que l’on est, débarrassé du jugement d’autrui. Ca vient vraiment de la culture punk qui m’a beaucoup construite. C’est de se dire « il faut faire ce que l’on est viscéralement, après les autres en pensent ce qui veulent ».
Autant c’est très important pour moi la communication et le partage avec le public, c’est un échange incroyable cette relation aux gens, on ne trouve ça nulle part ailleurs que quand on fait un concert, c’est vraiment propre à la musique. Mais en dehors de ça, je ne fais pas les choses pour plaire à quelqu’un. Je pense que par rapport à qui je suis ce serait vraiment me tuer moi même que de commencer à me dire « ah mais qu’est-ce qu’ils vont penser ? »

Tu sors un album, Electric Ballerina, comment s’est-il construit ?

J’ai commencé par faire un EP, il y a certains titres communs, mais pas tous. C’est important qu’il y ait des choses différentes sur chaque disque. Les chansons qu’on retrouve sur l’album elles ont été remasterisées, on les a améliorées. L’idée avec cet EP c’était de commencer à faire connaître ce que je fais pour avoir ce petit objet à donner aux gens et dire « voilà, je fais ça ». C’est comme ça que j’ai trouvé des gens qui m’ont accompagnée pour l’album. Par exemple Mazarin qui a co-réalisé l’album est ingénieur du son de No One Is Innocent notamment, le studio Acousti qui m’a beaucoup aidé, Alain Cluzeau, la Division Culturelle de la SACEM, François « Shanka » Maigret pour la composition de l’album. J’ai pu rencontrer énormément de gens avec cet EP. Ma devise c’est « Il faut faire, car c’est en faisant qu’on trouve sa famille, les gens avec qui faire ».
Je n’avais pas la possibilité à ce moment là de financer un album. J’ai fait un EP et puis on y va. Voilà pour l’histoire de l’EP.

Il faut savoir que beaucoup de chansons étaient déjà prêtes au moment de l’EP. J’ai eu l’occasion de faire des concerts, certaines de pouvoir les retravailler, les modifier selon ce que j’avais pu ressentir en les jouant.
Mais ce que le public ne voit pas toujours c’est qu’aujourd’hui ce n’est pas évident de sortir un disque, que les choses peuvent prendre un petit peu de temps. C’est un petit peu rageant au début parce qu’on est là avec ses chansons. Et en même temps, ce temps je l’ai mis à profit pour améliorer les chansons, des petits détails. Donc ça a été une bonne circonstance, même si on est toujours impatient de partager ce que l’on a.

Dans l’album il y a des chansons aux styles très différents entre le rock-punk et blues, folk…

Il y a effectivement une rencontre d’influences. Il y a du rock, du grunge, du punk, du blues, on trouve aussi des éléments folk plus proches de la country, ce n’est pas du tout de la folk lo-fi par exemple. Ce sont des genres musicaux que j’affectionne particulièrement. Il se trouve que quand je suis dans ma création personnelle ils se mélangent de cette façon. Des gens avec qui j’ai décidé de ne pas travailler, des maisons de disques par exemple m’avaient dit « il faut que tu fasses l’un ou l’autre. Ce n’est pas possible, on ne peut pas vendre quelque chose de si divers ». Moi j’ai décidé que si. Ca ne plaira peut-être pas à tout le monde. Mais je crois que si on est vraiment sincère dans ce que l’on fait, dans sa démarche artistique, il y aura des gens qui n’aimeront pas du tout mais il y aura aussi des gens qui si reconnaitront.
Quand je vais voir un concert et que les chansons sont trop identiques, il y a un moment où je m’embête un peu. Quand c’est moi qui fait de la musique, j’ai envie que dans mes concerts il y ait des moments « sur-vénères » et qu’il y ait des moments plus doux. Bien que je dirais que ma douceur est bien toute relative (rires), il y a toujours une tension.
Ca c’est quelque chose qui relit toutes les chansons qu’elles soient « vénères » ou plus douces, il y a quelque chose de tendu tout le temps. Même dans une ballade, même quand dans quelque chose d’un peu mélancolique. Ca vient certainement aussi du théâtre, parce qu’au théâtre il y a toujours ce qu’on appelle une tension dramatique. C’est à dire que les choses ne sont jamais anecdotiques dans une pièce. Je ne pourrai pas faire de chansons anecdotiques, c’est pas mon truc. Tous les titres racontent quelque chose d’important pour moi et quand je compose ou écris un texte si ça ne l’est pas suffisamment je l’écarte immédiatement.

Est-ce que tu pourrais nous parler de la chanson Ballerina ? Qu’est-ce que ça raconte ?

Je vais rentrer dans une longue histoire je te préviens.
Le point de départ de cet album c’était le conte d’Andersen Les Chaussures Rouges. Je suis très fan des contes, j’ai beaucoup travaillé là-dessus dans le théâtre et la performance. J’entends les contes dans leur version non expurgée pour les enfants, avec des vraies choses magiques et belles mais aussi des monstres et des choses affreuses.

Le conte d’Andersen Les Chaussures Rouges, en fait, (je vais essayer de raccourcir l’histoire au maximum) c’est l’histoire d’une petite mendiante, d’une petite fille des rues, qui vit en haillons et qui a une fierté, c’est qu’elle s’est fait des petits chaussons avec des petits bouts de choses qu’elle a trouvés par-ci par-là. Un jour elle est dans la rue et il y a un carrosse qui passe et dans ce carrosse il y a une vieille dame qui voit cette petite mendiante, elle est très riche, elle dit « moi je vais adopter cette petite gamine ». Elle lui dit « monte avec moi ». Quand elles arrivent chez cette vieille dame, elle lui dit « bon on va aller t’acheter des vêtements, tu ne vas pas rester en haillons ». Donc elle va avec la petite fille chercher des vêtements puis chercher des chaussures.
Là on lui montre des chaussures de ville, des chaussures noires habillées, très convenables. Et la petite fille « Non, non, non, moi je ne veux pas de ces chaussures là, c’est hors de question, je veux garder les chaussures que j’ai faites. » On lui dit alors « mais non, tu ne peux pas ». Là elle voit dans la vitrine une paire de chaussures de bal rouges magnifiques. Elle dit « je veux bien enlever mes chaussures et en mettre d’autres mais je veux les rouges là. » Le vendeur et la vieille dame disent « Tu ne peux pas mettre ça tous les jours, ce sont des chaussures de bal, ce n’est pas du tout approprié. » Et la petite s’obstine « non non, si vous voulez que je change de chaussures c’est celles là. » La vieille dame finit par dire « Ecoute je t’achète les belles rouges, si tu acceptes de mettre pour tous les jours des chaussures normales et pour les fêtes tu auras le droit de mettre tes belles chaussures. » Donc elles achètent les deux paires. Elles arrivent chez la vieille dame. Et la vieille dame met au dessus de l’armoire la boite avec les chaussures rouges. Mais elle est âgée et ne voit plus très bien, donc dès qu’elle a le dos tournée, la petite va tout de suite prendre la boite avec les chaussures rouges, elle remet les chaussures noires dedans, elle les enfile et elle les porte tout le temps. Pour aller à l’église, pour aller aux magasins du village. Et les gens la regardent toujours un petit peu de travers du genre « qu’est-ce que c’est que celle là avec ses chaussures rouges. Ca ne convient pas. » La vieille dame ne le voit pas parce qu’elle a la vue basse. Mais ce qui se passe c’est que tous les jours les chaussures commencent à danser toutes seules de manière incontrôlable. Au début c’est un petit peu, comme ça, jusqu’au jour où les chaussures commencent à danser, danser, ça ne s’arrête plus et elle ne peut plus du tout les enlever. Il y a un ensorcellement dessus. Et les chaussures dansent, dansent, dansent et l’emmènent jusqu’au fond de la forêt. Là, elle a tellement danser qu’elle ne peut plus respirer, elle est complètement épuisée, au bord de la mort finalement. Elle voit alors un démon qui tient une hache, elle lui dit « coupe moi les pieds. » Et le démon lui coupe les pieds avec la hache. Le conte se finit comme ça.

Au niveau de la symbolique, je ne sais pas si Andersen l’avait écrit dans cette intention, mais j’ai trouvé que c’était vraiment une métaphore de la vie d’artiste, en tout cas de la mienne. C’est à dire que moi, je ne me sens pas dans une normalité, ou dans une norme. Je le sais mais il faut arriver à la fois à gérer ses démons intérieurs, ces choses qui font qu’on n’est pas comme tout le monde, sans sombrer dans la folie, l’auto-destruction, ces choses qui peuvent être des menaces. Pour moi, l’histoire c’est ça : c’est arriver à porter ses chaussons mais pas a être emmenée au fond du bois et s’y perdre.

Ballerina, c’est justement cette fameuse ballerine du conte. C’est une des premières chansons que j’ai écrite. Ca parle non seulement de cette ballerine, c’est à dire de l’artiste (ou n’importe qui qui se sentirait différent. Ce n’est pas que l’artiste, il y a toutes sortes de gens pas forcément adaptés au monde et à ses valeurs) dans la société, mais c’est aussi un hymne « Girl Power » « parce que tu vois les filles parfois ça tombent mais se relèvent. »
Dès fois ça me saoule les images de femme fragile, y’en a marre de ça ! (rires) C’est vrai… Moi, comme je suis très reliée à l’enfance j’ai une grande fragilité, mais je suis une putain de fighteuse aussi. Je pense que d’avoir des chansons pour parler de ça, de la condition des filles, dire que les filles ce sont des guerrières c’est bien, il en faut ! Je crois que c’est important d’en parler encore maintenant, parce qu’on est pas au bout de nos peines.

Ton actualité pour la rentrée ?

Le 26 septembre sortie physique de l’album. Pace que là, il est sorti en digital, le 4 juillet, mais le 26 septembre c’est mon tout beau digipack avec le petit livre…

Donc il vaut mieux attendre septembre ?

Moi, je conseille le digipack, j’ai pu y mettre plus de choses de mon univers.
Personnellement je n’achète que des disques physiques. Je n’achète presque rien en téléchargement légal parce que j’aime bien l’objet. L’artiste a pensé à quelque chose en le faisant, en général c’est un complément de la musique.

Et va t-il sortir en vinyle ?

Si j’obtiens des subventions, je peux me permettre de le faire, parce que tout cela a un coût. Mais j’aimerai beaucoup. Il y a des chances pour que ça se produise, ça serait pour moi un bel accomplissement.

Si on aime la scène indépendant, il faut savoir aussi, que pour soutenir les artistes le téléchargement légal c’est bien, je ne suis pas du tout contre, mais il faut savoir que cela rapporte très très peu aux artistes, quelques centimes. Le support physique, ça nous permet d’avoir des financements un petit peu plus importants. Pour pouvoir faire un autre album, pour pouvoir avoir du soutien pour la tournée.

Je dirais que la scène rock en France, c’est l’affaire de tout le monde. Qui on a envie de soutenir, comment. Et tous ensemble on défend cette scène.

A part ça, il y aura des concerts, je peux déjà te dire la date du 14 octobre au Nouveau Casino avec INA-ICH. Les autres seront annoncées sur mon site. On est justement en cours de booking.

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