Notre entretien avec Boris Bergman

Boris Bergman« quand on est bon, on ne le fait pas exprès, quand on est mauvais, on ne le fait pas exprès non plus »

Il est sans conteste l’un des plus grands paroliers de la chanson française, il a notamment écrit pour Dalida, France Gall, Christophe… C’est au début des années 80s, avec Alain Bashung que Boris Bergman trouvera sa consécration avec entre autres les monuments que sont Gaby Oh ! Gaby et Vertige de l’Amour.

Toujours aussi sollicité et occupé à écrire pour les artistes de toutes les générations (Louis Bertignac, Christophe Maé, Amandine Bourgeois, etc), Boris Bergman nous a très gentiment accueilli pour répondre à nos questions.

Comment devient-on parolier ? Est-ce que le fait d’avoir vécu à Londres jusqu’à 13-14 ans vous a aidé par la traduction de morceaux ?

Boris Bergman : Je crois que si j’écris des chansons c’est à cause du cinéma au départ. C’est une manière pour moi de faire des petits films de trois minutes avec très peu de moyens : un stylo à plume ou un feutre à l’époque et une feuille de papier. J’ai écrit très tôt dans plusieurs langues, donc le son des mots avait une importance.

Je savais que j’écrirais, mes parents le savaient aussi. Mais je ne savais pas vraiment ce que j’allais écrire. Pour vous dire la vérité, j’ai écrit ma première chanson sur un pari. J’avais un cousin, par alliance d’alliance d’alliance, bref un cousin très éloigné, qui était un pianiste prodige formidable. Il s’appelait Michel Bernholc et s’est fait connaître par la suite parce que c’est lui qui a fait les premières orchestrations pour Véronique Sanson, pour France Gall période Berger, etc. Il accompagnait un chanteur à l’époque, et je trouvais carrément pas bien. Il m’a dit : « fais-en autant ! »

J’écrivais déjà pour gagner ma vie, je traduisais des extraits de romans pour Reader’s Digest, je faisais un peu de doublage, comme j’avais un accent britannique, on avait besoin d’un fossoyeur dans un film fantastique où quand on avait besoin d’un espion russe, parce que c’était l’époque de la guerre froide. Il y avait donc toujours un méchant russe dans un film franco-germano-italien qui s’appelait Boris. J’ai continué mes études comme ça en faisant pas mal de doublage. A l’époque tout était doublé à Paris. Les français avaient inventé le système de la bande rythmo. Presque tous les films étrangers étaient doublés, en anglais à Paris, avec des acteurs américains qui étaient là en général parce qu’ils avaient été chassés par le maccarthysme. Mais ils n’avaient pas trop de voix anglaises, pas trop de voix russes. Aujourd’hui c’est très facile de trouver des acteurs russes qui peuvent doubler. J’ai commencé là dessus puis avec Eva et la chanson Nocturne.

[singlepic id=211 w=320 h=240 float=center]Portrait par Delphine Ghosarossian

Vous êtes amoureux des mots, et de leur sonorité. C’est ce qui vous a amené vers la musique plutôt que vers le roman ?

Quand je parlais avec mon grand-père, il fallait parler dans deux langues. En yiddish et en russe. On avait fini avec mon père, avec mon grand-père à adopter un genre de créole. C’est à dire qu’on prenait dans chaque langue le mot qui sonnait le mieux, le mot qui nous dégageait le mieux les sinus. Contrairement à beaucoup de gens qui partaient de l’idée, c’est le son qui me donne l’idée, donc je pars du son.

Un jour Gotainer, pour ne pas le citer, m’avait dit : « écoute, il faut qu’on fasse un texte ensemble, on va se mettre d’accord sur une idée, puis après … » Je lui avait répondu : « moi je ne peux pas faire ça, parce que je ne pars pas de l’idée. » Surtout sur des musiques assez rythmiques, le rock, le blues, la soul, le rnb ou même la country, je pars toujours du son. C’est le son qui va me donner l’idée et pas l’inverse.

Vous avez également fait de la réalisation, vous êtes aussi acteur, vous sortez un peu des mots.

Pour moi c’est la même chose. Il n’y a vraiment qu’en France qu’on n’a pas le droit d’être chapelier fou. Hier j’ai passé des essais pour jouer le rôle d’un fantôme d’un archéologue anglais. « ah, mais ça vous fait plaisir de jouer la comédie de temps en temps ? » m’a demandé la gentille directrice de casting. J’ai dit : « non pour moi c’est la même chose, ce n’est pas le même moyen, mais c’est la même chose. » Quand j’écris pour quelqu’un j’essaie de m’identifier. Il y a une forme d’empathie pour écrire. Je ne suis pas une femme, je suis obligé de passer par l’empathie quand j’écris pour Amandine. Parce que je pense à elle pour des raisons évidentes (ndlr : car il a écrit le texte de sa chanson pour l’Eurovision). J’avais l’avantage d’avoir sa voix dans la tête, mais c’est de faire parler la petite partie féminine qui est en moi. C’est la même chose au cinéma, je ne vois pas trop la différence. Sauf qu’en France on s’épare vraiment.

Quand j’ai réalisé des films, c’était évident pour moi. Je me suis aperçu que tous les films que j’ai vus, toutes les BDs que j’ai lues, tous les story-boards que j’ai faits, ce n’était pas pour rien. Et puis ce n’est pas compliqué les objectifs, il y a le 50 mm pour la vue réelle, il y a ce qui a en-dessous, ce qu’il y a au-dessus.

Je me suis même aperçu que quand j’écoutais une musique, je dessinais en même temps. La seule chanson que j’ai faite avec Hubert Felix Thiefaine j’avais une musique et j’ai dessiné Hubert de dos sur une digue et c’est vraiment ce qui m’a donné l’idée de la chanson. C’était une chanson pour laquelle Hubert ne voulait pas faire le texte. Il voulait un texte qui soit un peu en russe, un peu en anglais, un peu en français. Ca s’est appelé The Angry Man on The Pier (L’Homme sur la Digue). On voit la nuque du mec et on imagine ce qu’il est en train de penser. Là, je suis parti du dessin.

Par contre j’ai toujours préféré réaliser des clips de chanson d’autres. Je pense que cela aurait été plus difficile pour moi de faire des clips sur mes chansons. Je l’ai fait une fois pour Axel Bauer, pour Maria. Mais c’est un peu dangereux. C’est comme un compositeur qui ne voudrait pas confier l’orchestration de sa chanson à quelqu’un d’autre. Je pense qu’à un moment on a besoin d’un miroir.

Ce que je regrette c’est qu’on m’a toujours fait jouer des émigrés russes ou judéo-russes. Comme je le dis toujours, mon CV c’est une lettre de dénonciation à la Kommandantur entre 39 et 45 ! Entre Abraham le cuisinier du camp dans Au Nom de Tous les Miens, l’interprète de Grünspan dans un docu-fiction et le père de Marcel Rayman dans L’Armée du Crime.

Comment écrivez-vous les textes ? Vous avez évoqué partir d’un dessin, de la musique ?

C’est n’importe quoi, et j’aime bien.

Comme toute création c’est de la transgression et du KO qu’on organise. Comme je n’aime pas manger deux jours de suite la même chose, mon rêve c’est qu’il ne se passe pas deux fois de suite la même chose. C’est vrai que maintenant, et je ne vais pas cracher dans la soupe, ça a un coté pratique on m’envoie des musiques par mp3 mais de temps en temps j’aime bien avoir le compositeur avec sa guitare. Les habitudes c’est dangereux, c’est très très dangereux en matière de création. Là je suis en train de faire un travail sur un blues d’un jeune chanteur, un nouveau, mais je sais que je vais finaliser quand il va venir avec sa guitare. En plus il a une super Gibson de collection, je vais avoir le son en direct, ça va me stimuler. C’est la même différence qu’il y a entre l’amour avec quelqu’un en chair, et la masturbation. Le mp3 c’est une forme de masturbation, si je peux me permettre.

Toute votre œuvre, votre parcours ne vous donne pas le vertige aujourd’hui ?

Non, quand je regarde dans le rétroviseur ça me fait plutôt peur, je me dis que mon futur est derrière moi.

Il y a des nouveaux défis qui vous tentent ?

Il y a toujours de nouveaux défis. Déjà, le fait que je sois encore vivant est un miracle. J’ai beaucoup de mes camarades qui sont passés de l’autre coté du miroir récemment. Le fait que je sois vivant professionnellement… Je pense que le jeune assistant du vieux là haut a un faible pour les vieux paroliers aux cheveux blancs. Je ne m’explique pas trop pourquoi je n’ai jamais bossé autant qu’en ce moment. Je n’aime pas trop expliquer les choses.

Souvent les gens me disent : « oh, tu n’as plus rien à prouver », je réponds « si ! » Prouver qu’on a des choses à dire, prouver qu’on a encore envie au niveau de l’écriture.

Quand les gens me parlent d’anciennes chansons, ce sont des chansons que j’aime, mais pour moi c’était dans une autre vie, et c’est vachement dangereux. J’ai beaucoup d’amis qui en essayant de réitérer ce qui avait été un accident se sont plantés. Je préfère avoir l’impression de re-débuter tous les jours. Ce qui est bien c’est qu’en France on n’est pas au Japon. Au Japon, à un moment vous devenez trésor national, vous ne pouvez plus redescendre. Adamo peut retourner au Japon chanter Tombe la Neige en japonais il fera toujours salle comble, il est trésor national belge. Ce qui est bien en France c’est que on vous remet toujours en cause, même si vous ne voulez pas remettre votre titre, de toute façon. L’adversité vous oblige même à chaque fois à essayer d’être bon. C’est d’autant plus difficile que quand on est bon on ne le fait pas exprès, quand on est mauvais, on ne le fait pas exprès non plus. Ma force c’est la paresse, ma plus grande qualité. J’étais trop fainéant pour devenir quelqu’un d’autre.

Quand je tombe sur des musiques que j’écoutais pour le plaisir, que je continue à écouter pour le plaisir, je n’ai plus qu’à frapper à la porte du petit bonhomme en lui disant : « hey, il y a un rock’n roll qui vient d’arriver, mets toi au boulot ! » Tranquille les doigts de pieds en éventails.

Les fois où ça a été vraiment difficile, ce sont les fois où j’ai fait des choses pour faire plaisir à des amis auxquels j’en devais une, comme on dit. Je pense à Canoë Rose pour Viktor Lazlo. Je détestais le playback, mais Lou, le producteur de Plastic Bertand et Viktor Lazlo, qui était un ami m’a vraiment piégé. Pour lui faire plaisir j’ai fait le truc. Ca été un succès, donc je me suis trompé. Je me suis vraiment planté. C’est vrai que je me plante dans ce genre de truc, c’est tellement pas le genre de playback que j’aime que je n’ai pas pensé au public auquel cette chanson s’adressait.

Vous avez parcouru plus de 40 ans de l’histoire de la musique, comment voyez-vous l’évolution ? C’est toujours la même chose pour faire des chansons ?

J’ai toujours dit que pour la fin du monde j’aimerai être à Paris, parce qu’à Paris on a toujours 20 ans de retard ! Je pense que rien a changé. Ce qui a changé c’est qu’il n’y a plus que trois maisons de disques, là où il y en avait quinze, que les gens ont beaucoup plus peur qu’avant, et on est devenu plus conservateur qu’on ne l’était avant. J’ai cru à un moment, quand ça commençait à marcher avec Alain Bashung que enfin en France on allait ouvrir les portes au rock’n roll. Malheureusement ce ne fut, comme le disent mes amis britanniques, qu’un éclair dans la poêle à frire.

Là, j’ai repris espoir. Il y a plein de jeunes groupes qui viennent me voir, qui font du rock’n roll. J’ai travaillé pour un groupe qui s’appelle Sud Cliff. C’est vraiment du rock en français à la british des années 80s. Ils ont leur petite double page dans Rock & Folk, ça passe sur OuiFm. Et puis je suis content car au départ ils voulaient chanter en anglais. Je leur ai dit : « mais tu peux faire sonner le français. » Je leur ai fait des textes en français, ça les a stimulés, maintenant ils font des textes en français. Il y a à droite à gauche une émergence de groupes de rock français qui me redonne espoir. Du rock qui est ludique aussi, avec des textes qui je l’espère on du sens où l’humour à sa place. J’ai repris espoir, c’est peut-être de l’auto-suggestion aussi.

J’espère que dans quelques années on va mettre fin à l’ère des chanteurs d’élevage. C’est très bizarre parce que sur certaines radios, ils n’annoncent pas les chanteurs, ni les chanteuses. J’ai cru à un moment que c’était la même chanteuse qui passait. En réalité, c’était cinq chanteuses différentes. J’aimerai que ça change. Dans tous les pays du monde, les enfants aiment la musique de leurs parents. En France, c’est le seul pays où ils aiment la musique des grands-parents.

Je ne devrais pas avoir le droit d’en parler, j’ai grandi chez mon grand père, on écoutait les 78 tours de musique russe, de musique yiddish, j’ai fait du patin à glace en écoutant Gene Vincent, Eddie Cochran, et bien sûr Buddy Holly qui est mon idole. Je crois que s’il n’y avait pas eu Buddy Holly, je n’aurais pas écrit de chanson.

Aujourd’hui, je m’aperçois quand j’écoute que tout ça revient. C’est vrai que le corps à une mémoire incroyable.

Dans la nouvelle génération il y a des groupes qui vous stimulent ?

Oui, là j’ai travaillé avec un groupe qui s’appelle Faith, que j’ai converti à chanter en français. Les chanteurs français qui chantent en anglais ça comme à me… Grammaticalement c’est quelque fois correct, mais les français quand ils écrivent en anglais, ils écrivent sur le temps. Or à part les cockney comme Ian Dury ou tous les gens de la New Wave qui chantaient avec leur accent, ce qui était une manière de provoquer. En général tous les chanteurs anglais chantaient avec l’accent américain. Les Stones chantent encore avec l’accent américain.

Quand j’ai fait il y a 4-5 ans pas mal d’adaptation anglaise de Gainsbourg, là où j’étais vachement content c’est quand les Rakes ont pris la version anglaise des Poinçonneur des Lilas pour le faire avec un accent cockney, et c’était génial. Ca donnait un éclairage social à la chanson et au texte, qui n’était pas franchement conscient au départ. Là effectivement ils chantaient sur le temps.

Mais les français ils écrivent en anglais sur le temps. Même notre ami de la Mano Negra quand il a chanté sa première chanson, c’était sur le temps. C’est pas vrai, les anglais n’écrivent pas comme ça. Les accents toniques ne sont pas au même endroit, ils ne peuvent pas.

J’ai une amie, Yasmine qui est américaine de Porto-Rico d’origine indienne, qui est quand même anglophone, c’est elle qui m’a dit : « tu comprends Boris c’est du camouflage » Une radio aussi noble que FIP ne passerait jamais la traduction de ce qui passe en ce moment en anglais par des chanteurs français. C’est quand même du niveau de « My love for you is always new ». C’est grave, je ne comprends pas.

Ecrire en anglais ce n’est pas important, c’est penser en anglais qui est important. Parler plusieurs langues ce n’est pas important, penser dans plusieurs langues ça devient intéressant.

J’aimerai que ça s’arrête cette mode là, parce que …. Je me réveille le matin de temps en temps avec à la radio des trucs, c’est pas possible. Des groupes qui sonnent bien en plus… Bon on ne va pas être négatif, mais c’est vrai que ça m’énerve.

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