Habitus – Rocé

RocéJ’ai choisi cette semaine une chanson de Rocé, Habitus, présente sur son 4e album Gunz N’Rocé, sorti en 2013 sur le label Hors Cadre. Artiste un peu à part, José Kaminsky, fils d’un résistant faussaire franco-argentin d’origine russe et d’une mère algérienne, naît à Bab El-Oued en 1977 et grandit à Thiais dans le 94.

C’est Manu Key qui lui met le pied à l’étrier, c’est DJ Mehdi qui lui fera confiance en le signant sur son label, c’est par un feat. avec 113 sur la compil Première Classe que je l’entends pour la première fois. Sans plus. A partir de 2001, Rocé enchaînera les albums, tous plus éclectiques les uns que les autres : il s’acoquine logiquement avec le crew Kourtrajmé, batifole dans l’univers jazz (Raqal le Requin, Archie Shepp), s’offre Jean-Baptiste Mondino pour la pochette sur laquelle il ressemble à un Professeur Choron sérieux…

Pourquoi cette chanson ? Parce qu’il s’y attaque à un maître de la sociologie, Pierre Bourdieu. Le titre est une présentation honnête du concept d’habitus, qu’on peut définir comme un ensemble de dispositions, produit d’un apprentissage social devenu inconscient, si inconscient qu’il se traduit ensuite par une aptitude apparemment naturelle à évoluer librement dans un milieu[1] ; autrement dit, ces manières d’être, d’agir, de penser, qui viennent du milieu de l’individu, sont intériorisées par lui, deviennent inconscientes, et organisent subrepticement ses représentations, ses comportements. L’individu est donc déterminé par la société, mais cette détermination lui permet aussi de créer à son tour la société, c’est-à-dire d’exercer une certaine liberté créatrice. C’est un concept ambigu dans son fonctionnement.

Sur une prod’ classique mais classieuse, Rocé s’en sort très bien (« Entre le jeune abonné aux musées et celui à l’abri de bus/Seul un des deux portera le poids de son habitus »), et fait montre d’une certaine maîtrise théorique autant que d’une conscience sociale (« Tu sais qu’les riches sont pas plus libres que toi/Eux aussi sont aliénés par leurs mots, leur code, leurs choix/Sauf que leur argot est bien vu, il est même courtisé/On dit du tien qu’il est bad, dis-leur qu’il est souligné »), même s’il sous-estime la fonction génératrice, productrice de l’habitus (voir note). Néanmoins, un type qui défonce les clichés sur le rap d’une si belle manière gagne vachement à être connu.

A l’écoute après le break

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Informations complémentaires

  • Titre: Habitus
  • Durée: 3min 12s
  • Artiste(s): Rocé
  • Album: Gunz n’ Rocé
  • Label: Hors Cadre
  • Date de sortie: Mars 2013

[1] Thématisé dans les années 1960, le concept est défini par Bourdieu dans Le Sens Pratique (1980) comme un système de dispositions durables et transposables, structures structurées disposées à fonctionner comme structures structurantes, c’est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fin et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre. Par exemple, un enfant de milieu populaire a intériorisé un langage, une manière de pensée, un certain ordre des choses, le fait que ses parents sont dominés économiquement et culturellement, toutes prédispositions qui le manipulent, le poussent à penser et à agir d’une certaine manière, et qui expliquent la reproduction sociale ; mais qui peuvent lui permettre de créer sa propre vie, plus ou moins autonome. Bourdieu ajoutera quelque chose d’important : « l’habitus, comme le dit le mot, c’est ce que l’on a acquis […]. Mais pourquoi ne pas avoir dit habitude ? L’habitude est considérée spontanément comme répétitive, mécanique, automatique, plutôt reproductive que productrice. Or, je voulais insister sur l’idée que l’habitus est quelque chose de puissamment générateur. »

2 thoughts to “Habitus – Rocé”

  1. Je suis vraiment désolé de t’avoir coupé l’herbe sous le pied, chère Lucie !
    Rattrape-toi, je suis en « congé numérique » (parce que trop de boulot IRL)…

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