Notre entretien avec Brisa Roché

A quelques semaines de la sortie de son nouvel album solo Invisible 1, le 3 juin 2016, nous avons eu le privilège de rencontrer Brisa Roché lors de sa résidence au studio Red Bull de Paris pour lui poser quelques questions.

Brisa Roché

(c) Delphine Ghosarossian

On se retrouve aujourd’hui au studio Red Bull à Paris, pourquoi ici ?

Brisa Roché : On m’a gentiment invitée en résidence de deux jours, pour faire des répétitions qui seraient aussi enregistrées si nécessaire pour la promo. J’avoue que je rêvais de faire de la créa mais il y a très peu de temps pour se lancer. Une résidence d’une semaine, alors là, cela aurait été intéressant.

C’est la première fois que tu passes dans ce studio ? ou tu connaissais déjà ?

Je ne connaissais pas, c’est la première fois. C’est luxueux !

Cela faisait six ans que tu n’avais pas sorti d’album solo, alors, que s’est-il passé pendant ces années ?

J’ai fait plein de musiques pour des compétitions de pubs, de films, et j’en ai gagnée quelques une, notamment Yves Saint Laurent (ndlr le film). J’ai aussi participé à la prod et à la tournée de Lightin 3, a girls band (ndlr avec Ndidi O et Rosermary Standley). J’ai aussi fait une collaboration, j’ai fait muse pour la marque Swarovski. On a beaucoup collaboré, j’ai pu peindre pour eux, j’ai pu écrire pour eux, faire un clip pour eux. Puis je me suis lancé dans ce qui est devenu cet album et qui a commencé par trois morceaux pour finir avec 40 morceaux. Mais entre temps, après les trois morceaux, j’ai craqué sur une piste qu’on m’avait envoyée et j’ai fait tout un album avec cette personne. J’ai fait 17 morceaux qu’on a mixés, masterisés. Album qui n’est pas sorti car après je me suis replongé sur les 40 morceaux qui sont finalement devenus Invisible 1.

Après je suis partie vivre aux Etats-Unis où j’ai fait un album post-punk, j’ai écrit 17 morceaux solos, avec mes instruments, dans mon home-studio. Puis deux déménagements internationaux quand même, j’ai un enfant en plus, j’ai fait des voix pour d’autres, j’ai fait des cœurs, et de l’écriture de texte aussi depuis la Californie. Des français m’envoyaient leurs maquettes avec des yaourts, avec ou sans mélodie et j’écrivais pour eux en anglais. Ce qui est aussi un exercice que j’aime bien faire.

Et un peu de cinéma ?

Oui, j’ai écrit un morceau pour un long métrage qui va sortir je ne sais pas quand. J’ai aussi tourné dans un faux documentaire allemand, c’était une fiction sous forme d’un documentaire, très joli, sur un centenaire poète allemand qui avait disparu et qui était recherché parce qu’on voulait lui donner un prix. Pour ça j’ai été à Berlin, j’étais interviewée comme si j’étais quelqu’un qu’il aurait pu croiser et qui aurait pu donner une piste sur où il était.

Donc plein de projets, c’est pour ça que parfois quand je lis « Retour à la musique », je suis là « j’ai fait 5 albums, j’ai écrit les textes d’un album, j’ai fait les cœurs sur deux autres albums, et puis j’ai fait aussi The Lightin 3 et Yves Saint Laurent, plus les deux films, plus Swarovski, plus deux déménagements internationaux… » J’ai pas l’impression d’avoir arrêté, j’aurai bien aimé, j’aurai du peut-être …

Pourquoi cet album sort alors que d’autres sont aussi prêts ?

C’est le hasard de la vie, je pense. Il y a aussi des raisons plus concrètes. Pour Swarovski, j’étais allée au Midem faire le morceau et parler de la collaboration. Pendant que j’y étais j’ai rencontré deux garçons. Un garçon qui faisait des sites internet et un garçon qui aidait des artistes à vendre de personne à personne leur marchandise. On a eu de longues discussions et les garçons m’ont dit « non, ce n’est pas normal que ça n’aille pas plus loin pour toi en ce moment » Ils avaient tous leurs idées de pourquoi et comment et qu’est-ce qu’il fallait faire. C’était un garçon qui faisait Wiseband, qui est l’outil qui permet de vendre son merchandising et l’autre à refait mon site. Ca a lancé un processus d’actions un peu plus professionnel parce que j’étais beaucoup plus dans l’écriture, le studio et la composition pendant cette période. J’avais pas trop fait attention à relancer la machine parce que ma maison de disque avait fait faillite, mon contrat d’édition était terminé. Personne n’allait bien dans l’industrie autour de moi.

Pour raccourcir, le garçon de Wiseband a arrêté Wiseband et a créé une boite d’édition. Vu qu’il suivait les maquettes que je faisais pendant les 40 morceaux en question, parce que je lui envoyais, on était en contact professionnellement. Je trouvais ça fun d’envoyer des maquettes tout de suite, parce que j’étais très très active. Je faisais un morceau tous les deux jours. C’était fun d’avoir son feedback. Pour ouvrir sa boite d’édition il lui faillait un certain nombre de titres. Moi je savais que j’allais partir aux Etats-Unis, je lui ai donné mes éditions pour cet album contre le fait qu’il démarche l’album pendant mon absence. Du coup cet album avait un chevalier, tandis que les autres n’en avaient pas.

Brisa Roché

(c) Delphine Ghosarossian

Tu dis que tu as fait ces 40 titres assez rapidement, d’où te venait l’inspiration ?

Je faisais un jeu avec moi même, car je sortais de la prod d’All Right Now (ndlr album sorti en 2010), que j’avais contrôlé de A à Z et qui avait donné ses fruits à travers Swarovski mais qui à part ça n’avait pas vraiment eu une sortie. C’est sorti au moment où mon label faisait faillite. C’était un album perdu. Mais je n’étais pas trop déprimée par ça bizarrement et je me suis dit « j’ai eu vraiment la main lourde sur ce projet, ça serait vraiment intéressant et fun pour moi d’avoir tout le contraire. »

Je reçois toujours des MP3 de toutes directions, des ingés sons, des réalisateurs, des copains, des musiciens, des fans, j’en reçois plein. J’en fais rien avec parce que j’ai déjà plein de musiques à moi, j’en ai pas vraiment besoin et souvent ce sont des maquettes assez brutes, très électroniques parce que tout le monde fait ça avec son ordi parce que c’est moins cher, assez linéaires parce que ce sont des bouts d’idée. Souvent ce n’est pas dans mon univers naturel. Mais là, je me suis dis « ça serait vraiment fun de me donner le défi d’accepter tous ces morceaux qui arrivent dans ma boite mail. Tous ! Ou presque tous, et de voir comment je me les approprie vocalement, qu’est-ce que je peux écrire dessus, quelles sortes de mélodies, d’arrangements, de textes je peux faire sur ça. » J’ai commencé à faire ça et en même temps, j’ai laissé entendre que j’acceptais des pistes, du coup il y en avait encore plus qui sont tombées. J’ai fait exprès de ne pas solliciter des pistes individuelles d’instruments, parce que je voulais avoir les mains vraiment liées et être obligée de faire avec ce que je recevais. Ca sous-entendait que j’enlève tout jugement de ce qui est pour moi, pas pour moi, ce qui est cool, ce qui n’est pas cool ce qui est beau, ce qui n’est pas beau, ce qui est cheap, ce qui n’est pas cheap, ce qui est dans mon univers, ce qui n’est pas dans mon univers, j’ai jeté tout ça par la fenêtre et je me suis dis « on s’en fout de tout, je vais tout écouter de manière neutre et je vais écrire très rapidement, spontanément sur ça » Tout cela était facilité par le fait que j’étais dans mon home-studio, donc personne ne me regardait, je ne connaissais même pas la plupart des gens qui m’envoyaient de la musique, donc ils n’avaient pas leur regard, ni leurs idées, ni quoi que ce soit, ça ne coutait rien. Il n’y avait aucune pression de nul part. Même moi j’ai commencé sans le but d’en faire un album, juste d’en faire un exercice. Après quarante morceaux, je me suis dit que j’allais faire quelque chose avec ça. C’était tellement jouissif et tellement intéressant, je me suis permis de chanter comme ça me venait. Par exemple, je n’ai pas grandi avec la musique R’n’B, rap, hip-hop, mais quand même cette musique fait partie de notre culture aujourd’hui, automatiquement. Je me privais de cette façon de chanter, avec des vocalises R’n’b parce que je ne trouvais pas ça authentique chez moi, mais en fait « Fuck Authenticity », oui c’est authentique si je vis dans ce monde aujourd’hui, si j’ai envie de faire ça et si ma voix veut faire ça. Du coup je me suis vraiment laissée aller à faire tout ce qui me venait. J’étais aussi inspirée, poussée par la nature des morceaux qui n’étaient pas ce que moi j’aurais créés. Il fallait quand même soit aller dans leur sens, ou être tellement en contraste avec leur sens que ça avait un autre sens. Ce jeu était tellement fun et tellement light ! Sauf que je suis obsessionnelle, j’ai passé je ne sais pas combien de temps pour faire les quarante morceaux de suite comme une dingue dans ma chambre. Mais quand même c’était sans pression, sans attente, avec beaucoup d’exploration, de liberté. De liberté aussi parce que j’étais invisible, personne ne me regardait, je ne voyais personne, je recevais des choses virtuellement.

D’où le titre de l’album ?

Effectivement, et j’ai mis Invisible 1, peut-être je ferai un Invisible 2 parce qu’il y a encore des morceaux.

D’où cette touche d’électronique qu’on n’avait pas entendu dans tes albums précédents ?

On ne l’avait pas entendu dans mes albums, mais je peux dire que depuis 20 ans je fais plein de projets électro.

C’est vrai que j’ai exploré des façons de chanter que je n’avais pas fait, mais j’écris pour des briefs, des films, des pubs, des autres, donc j’ai de l’expérience dans quasiment tous les genres et l’aspect électronique est quelque chose qui peut me plaire beaucoup.

Ca, on l’entend plus dans cet album, mais dans ma vie de musicienne c’était présent.

Cela explique aussi pourquoi les morceaux de l’album sont aussi variés ?

Oui, et d’ailleurs le tri des morceaux, pourquoi y a t-il ces 13, et pas d’autres ?

Il y a beaucoup de couches de choix et de hasard dans cet album. Moi, j’avais fait un tri de 15 morceaux qui me semblaient les plus accessibles. Je les ai mixés avec Jean-Charles Versari chez Poptones Studio, c’est avec ces 15 morceaux que mon éditeur a démarché. Quand on les a mixés, on a pris toutes les vrais pistes et on a creusé du relief, on a essayé d’avoir plus de logique entre les voix et la musique. Pendant ce processus, on a du enlevé deux musiques, garder les voix et refaire complètement d’autres musiques parce qu’on ne pouvait pas se servir de la musique car il y avait des samples dedans qu’on ne pouvait pas mettre. Donc il y a déjà une couche, les voix qui restent et tu remets une couche. Après quand on a trouvé mon co-producteur, Marc Collin, j’ai dit « j’ai 40 morceaux, on en a mixé 15, mais tu peux choisir d’autres si tu veux » Il a dit « tiens, on va regarder » Du coup il en a enlevé la moitié, il a mis une autre moitié et à ce moment là on a impliqué Blackjoy qui est Jérôme Caron comme ingé son et Thibaut Barbillon qui est aussi mon guitariste et qui a arrangé l’autre moitié des morceaux. Du coup on a re-enlevé la base musicale qu’il y avait et on a reconstruit d’autres arrangements, avec toujours les mêmes voix d’origine qui étaient les voix que j’avais fait spontanément dans ma chambre, avec parfois 19 pistes de voix. C’est très drôle de voir ces voix qui restent, qui pourraient être considérées comme très brutes, car le son n’est pas propre et parce qu’elles étaient très spontanées, je les ai faites moi même dans mon petit home-studio dans une vraie pièce à la maison, et je ne suis pas perfectionniste sur ça du tout… Et puis, des couches et des couches d’idées, des choses enlevées, des choses remises, une autre couche d’idées, une autre couche d’énergie, après il y a eu aussi le mastereur qui a fait un gros boulot pour harmoniser au niveau fréquence les deux sons des deux arrangeurs qui allaient naturellement dans des fréquences qui étaient très opposées. C’est triste à dire, mais chaque homme, parce que tout le monde à part moi était un homme, chaque homme a apporté sa couche d’idées, sa couche d’influences, cette couche était parfois enlevée mais a laissé une place pour la prochaine réaction à ça. Je ne sais pas comment dire, c’était très « action – réaction », comme si tu avais de l’argile quelqu’un y met son poing, on enlève le poing, après quelqu’un doit faire avec l’emprunte de ce poing, la personne construit quelque chose dans le trou laissé par le poing, puis on enlève l’argile, là on a la forme de l’autre… C’était assez fascinant.

Brisa Roché

(c) Delphine Ghosarossian

Une tournée est prévue ?

Oui, on a déjà commencé à tourner. Là on a une dizaine de dates. J’espère qu’on va avoir une vraie tournée à la rentrée.

Tu es sur un nouveau label Kwaidan, comment ça s’est fait ?

C’est drôle parce que je connais bien Marc Collin, je venais de faire des voix pour lui pour quelque chose d’autre et je lui avais même évoqué ce projet avant de partir pour les Etats-Unis, et je pensais que j’allais déjeuner avec lui pour parler des voix que j’avais faites pour son copain, que son copain n’a pas aimé (rire), et en fait, entre temps il a croisé mon éditeur, il voulait signer le projet. Je ne savais pas. Il a dit « Ah oui, ce projet que tu as, qui est en attente, tu le sentirais d’approfondir la prod ? » J’ai dit « Tu sais je suis déjà sur d’autres projets, ça me saoule un peu, et… » et puis je me suis dit « il est en train de me dire que… » j’ai dit « si, si, si oh oui, à fond ! Encore plus de prod, oui ! Je ne pense qu’à ça ! » C’était assez drôle.

On est en co-production, qui est un deal que je n’ai jamais encore expérimenté. J’ai fait deal d’artiste, deal de licences et maintenant deal co-prod. On verra la différence que si l’album à un grand succès. Le reste du temps, la grande différence c’est que j’investis pas mal d’argents aussi. Mais ça me donne plus de pouvoir. Là j’ai aussi l’impression de plus participer dans le fonctionnement autour de l’album, et d’investir dans la partie prod avec eux. Ca à l’air d’être bien ce genre de contrat. On verra. Tout le monde improvise en ce moment sur les deals. On ne sait plus comment faire (rire).

Brisa Roché

Qui a signé l’artwork de l’album ?

Il s’appelle Zaven et a un nom de famille très difficile (ndlr Najjar) mais il est génial.

En fait, j’avais fait un shooting pour cet album avec Ami Barwell avec qui j’avais travaillé pour deux pochettes, qui est une photographe anglaise terrible. J’adore le shooting qu’on a fait pour cet album. Vraiment ça correspond à fond au son et à l’ambiance, je cherchais un graphiste pour créer l’album. Souvent je fais les graphismes moi-même, mais cette fois-ci je cherchai un graphiste, je suis tombée sur ce graphiste là qui n’est pas vraiment un graphiste, c’est un illustrateur. Je suis tombée sur lui à travers une copine qui me l’a présenté en tant que graphiste. Je me suis dit « mais c’est dingue son œuvre est très en accord avec l’album, l’ambiance, l’esthétique, le son, les couleurs. Du coup, ce serait vraiment intéressant d’avoir juste une illustration. » Mais j’étais un peu triste parce que j’adore tellement les photos. Donc au début on avait imaginé qu’il y ait une espèce de mélange, une participation des photos dans l’illustration, ou qu’il dessine une photo mais finalement le label et moi étions tellement emballés par son univers qu’on s’est lancé dans une pochette complètement illustrée. C’est fun ! J’ai jamais eu ça. Il est très talentueux, c’est vraiment assorti à l’ambiance de l’album.

Merci !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.