Notre entretien avec An Pierlé

« Je deviens gourmande pour faire de la musique »

An Pierlé est véritablement une artiste aux multiples talents ! Elle a réussi en quelques années à être à la fois compositrice officielle de la ville de Gand (où elle réside), à composer la BO du film Le Tout Nouveau Testament pour laquelle elle recevra le prix Magritte du Cinéma 2016 dans la catégorie meilleure musique originale, à écrire et jouer un spectacle pour enfants dans plusieurs langues qui fut lui aussi primé et enfin sortir Arches, un album composé autour de l’orgue de l’église St Jacques de Gand.

C’est avec beaucoup de plaisir que nous lui avons poser quelques questions pour faire le tour de tout ça !

Portrait de la chanteuse belge An Pierlé(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Depuis votre album diptyque Strange Days / Strange Ways, sorti en 2013, vous avez fait la BO du film Le Tout Nouveau Testament, que vous a apporté musicalement de faire ce projet ?

An Pierlé : Beaucoup. C’était quelque chose que je n’avais jamais fait, mettre de la musique sur des scènes, partir d’un scénario et simplement ouvrir les portes et recevoir de l’inspiration. J’ai aussi écrit pour un orchestre, ce que je n’avais jamais fait. Je me suis dit à moi même, tu dois faire semblant que tu sais faire ça pour éliminer le doute qui serait tuant. Pour le reste c’était un jardin de jeux parce que dans le même film il y a des musiques romantiques, mais il y aussi des trucs comme une chanson des années 70s disco très ringarde, un morceau trip-hop, un morceau house. Il y a plein de genres différents, et ça c’était gai.

Ca m’a aussi amené beaucoup d’inspirations, de libertés et de l’entrainement musical pour apprendre encore plus de choses et aller dans différentes directions. Je deviens gourmande pour faire de la musique.

Du coup, ce n’est pas trop difficile de revenir au format album, où on doit avoir une certaine cohérence ?

Non, c’est gai de faire des albums, tu fais un cercle de chansons.

« Il faut oser se laisser des espaces libres pour faire venir de nouvelles choses »

Suite au prix Magritte qu’a reçu cette BO, vous avez été beaucoup sollicitée pour de nouvelles BO ?

Non, pas encore. Je ne suis pas en train de chercher non plus. Je n’ai pas un besoin de devenir compositrice de bandes originales de films. Il y a des gens qui font ce métier qui peut aussi comporter beaucoup de frustrations, je pense. J’entendais des histoires où le film est fait, on te demande alors de faire la musique dessus. J’ai eu de la chance d’avoir un metteur en scène qui pensait à la musique dès le début, qui avait vraiment une opinion.

Il faut oser se laisser des espaces libres pour faire venir de nouvelles choses et ne pas, par peur de ne pas avoir du boulot, accepter des choses que tu ne ressens pas vraiment.

En 2012, après avoir été nommée compositrice officielle de la ville de Gand, tu évoquais déjà dans une interview un projet avec un orgue. Le disque arrive en 2016, pourquoi autant de temps ?

Par période, j’ai continué à bosser le projet de l’orgue, et entre temps j’ai fait la BO du film qui m’a pris une année entière, j’ai fait un spectacle musical pour enfants (ndlr Slumberland) pour lequel on a enregistré un album, on l’a beaucoup joué. Au début ce n’était pas le but, on devait l’écrire et des remplaçants devaient le jouer, mais c’était devenu tellement chouette qu’on l’a joué dans quatre langues différentes.

J’ai passé beaucoup de temps à chercher comment traduire dans les autres langues avec l’aide de « native speakers », chercher les mêmes sonorités émotionnelles dans les autres langues.

Comment on se retrouve à enregistrer le disque à l’église St Jacques de Gand ?

Comme je faisais le projet depuis quelques années, j’avais même la clé de l’église. Je suis sage… Ils ont dit « oui ». On a pu entrer. Ca fait vivre aussi les églises qui sont ces temps-ci souvent très vides. De plus en plus ils ouvrent leurs portes pour de la musique. Ce qui est, je pense, une super bonne façon d’utiliser ces lieux qui ont beaucoup d’histoires, beaucoup d’ambiances, beaucoup de spiritualités aussi. La musique y a vraiment une place, c’est bien, on s’aide mutuellement.

Cela n’a pas été trop compliqué d’un point de vu technique d’enregistrer dans un tel lieu ?

Oui, c’était très compliqué. On n’a enregistré là bas que l’orgue, et la nuit, pour ne pas avoir trop de bruits de la ville. Mon copain, producteur, Koen Gisen a vraiment étudié comment faire, parce qu’un orgue a une énorme dynamique et pour marier ça avec des instruments et des voix c’était compliqué, mais il est doué (rires). Le reste s’est fait dans le studio à la maison où on a tout ce qu’il faut.

Donc vous avez enregistré l’orgue puis vous avez placé les autres instruments et chants chez vous ?

Oui. Il y avait déjà des maquettes et des démos, on a joué l’orgue sur les maquettes. Puis lorsqu’on a eu l’orgue on pouvait tout virer et reconstruire à partir du vrai son de l’orgue, et surtout éliminer les arrangements.

Vous pouviez utiliser l’église le temps nécessaire pour capter le son de l’orgue ?

On avait vraiment une liberté totale. Mais on a un bon organiste, on a tout enregistré en quatre nuits, ça va…

Portrait de la chanteuse belge An Pierlé(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Dans des interviews, vous parlez de votre album en disant qu’il est sensuel ?

Tu ne trouves pas ? (rires) Il faut l’essayer alors… (rires) A cause de la boite à rythmes, à cause des dynamiques, à cause des rythmes, à cause des basses aussi, je pense que cela a instigué quelque chose d’un peu groovy que tu ne maries pas immédiatement avec un truc comme un orgue, mais finalement cela a amené à ça.

Le disque est sorti début septembre en France, mais bien avant en Belgique. Pourquoi ?

C’est pour la maison de disque en France. C’est un plus grand pays, ils ont besoin de plus de temps pour préparer les choses. Pour eux le timing était mieux ainsi. C’est déjà assez difficile ces temps-ci, il faut se donner tous les moyens possibles. C’est bien comme ça on a tout préparer, les clips ne seront pas finis à la dernière minute, mais bien à temps, c’est très agréable. Pouvoir faire des interviews à l’aise, j’ai déjà réfléchi aux réponses. Et j’ai déjà eu quelques retours, donc je suis moins stressée.

Quels ont été ces premiers retours ?

Très bons ! (rires) Ca fait vraiment plaisir. Le voyage d’un album c’est toujours grâce aux résonnances qu’il fait auprès des gens. Si les gens rayonnent bien, on ne sait jamais… Bon, ce n’est peut-être pas pour tout le monde ce genre d’album, il y a des gens qui détestent, mais ça c’est bien aussi. Ca veut dire que c’est quelque chose de spécifique qui touche une corde particulière.

C’est à cause de l’orgue ?

Oui, je pense qu’il y a des gens qui trouvent ça trop perçant comme sonorité. Pourtant je trouve que c’est un album assez doux finalement.

Portrait de la chanteuse belge An Pierlé(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Un second album, une deuxième partie est déjà annoncée, pourquoi deux parties ?

Parce qu’il y avait trop de chansons et de genres un peu trop larges pour tout mettre dans un album. Après, je ne pense pas que je vais refaire un album autour de l’orgue tout de suite. C’est comme les piano-voix il faut beaucoup de temps entre deux albums sinon tu fais toujours la même chose. J’ai envie d’essayer d’autres choses.

Il est déjà enregistré le second opus ?

Déjà cinq morceaux. Ce sera un EP, donc ça va dépendre du temps que j’aurai pour m’y mettre. Ca donne envie d’explorer encore.

Une date de concert à Paris est annoncée dans l’église St Eustache, le 5 octobre 2016, vous allez utiliser l’orgue de St Eustache ?

Oui, on a le droit. On a du prouver que c’est vraiment un bon organiste, qu’il n’allait pas le casser. Normalement ils ne font pas ça, donc c’est très chouette de leur part d’avoir accepter de nous accueillir sur leur orgue, je suis contente. C’est beaucoup d’efforts pour faire les réglages dans de tels lieux, ça demande beaucoup de boulots de toutes les personnes concernées, mais ça va poser l’album dans les meilleures conditions. Ca prend vraiment de l’ampleur quand tu es dans une grande église. Le son t’enveloppe. On en a fait quelques unes et c’est super, donc je suis très contente.

C’est l’endroit idéal ?

Oui, ou un club très dark. Je m’imagine aussi dans un festival tard le soir. Bon pour ça il faut être plus connue, donc je vais dans les églises… et l’année prochaine dans les festivals tard le soir. (rires)

Vous avez essayé l’orgue de St Eustache ?

Non, pas encore. Mais c’est un grand orgue, il a toutes les possibilités pour bien représenter l’album. Ca c’est important, parce que les petits orgues, c’est assez insatisfaisant. (rires) Ca n’a pas de basse, ça n’a pas de fond. Ca peut être très beau, ça peut donner des versions intimistes, sensibles de certaines chansons, mais pour tout l’album il nous faut de grands orgues.

Du coup les balances vont être compliquées à St Eustache ?

On les a averti qu’on avait besoin de temps pour les balances. Mais on a quand déjà bien techniquement préparé les choses. J’ai des bons techniciens.

Il y a beaucoup de reverbs…

Oui, il va falloir faire avec. Il faut qu’il y ait beaucoup de monde pour un peu les absorber.

Il y aura aussi des concerts dans des salles de concert ?

Oui.

Comment vous aller faire pour l’orgue ?

J’ai une très bonne émulation d’orgue. Ca marche très très bien. Ca marche mieux parfois qu’un orgue d’église qui a un son baroque. Ca donne une ambiance plus rock, plus trip-hop…

Vous aviez pensé à tout cela au début du projet ?

Au début, l’idée c’était de faire un projet unique pour essayer l’orgue. Et puis ça a grandi… J’aime bien cette façon de travailler. Parce que si tu commences quelque chose et tu es surpris « ah c’est quand même très chouette, on va continuer » et tu fais un concert, et les gens disent «  c’était magnifique… » alors tu te dis « il faut vraiment faire quelque chose avec ça ». Ca donne envie, ca donne de l’énergie. Le fait que ça a pu prendre du temps, ça fait murir le truc, tu écris différentes chansons parce que tu ne vas pas toujours faire la même chose.

Je pense que dans la musique pop il n’y a pas toujours les moyens de prendre beaucoup de temps, laisser murir de nouveaux projets. Et chaque chose que tu entames ça prend 5 ans avant d’être complètement à l’aise. C’est un luxe.

Portrait de la chanteuse belge An Pierlé(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Vous êtes sur Instagram, Facebook, Twitter, c’est vous qui êtes derrière les comptes ?

Oui, c’est moi, je fais de mon mieux.

Qu’est-ce que ça vous apporte d’être sur les réseaux sociaux ?

C’est vrai que chez Pias ils m’ont dit « il faudrait que tu sois sur Instagram… » Mais maintenant je trouve ça chouette. Je remarque que ça me fait regarder les choses un peu différemment, les petits détails m’intéressent… Je n’ai pas envie de faire ça (ndlr mimant un selfie). Ca ne m’intéresse pas du tout ! Pourtant ironiquement c’est ça qui se fait le plus. Ca et les photos des repas. Il faudrait faire un truc super bon à manger et dire « et j’ai un album aussi… » (rires) Je vais devenir la reine d’Instagram ! (rires)

Un dernier mot ?

Je me suis vraiment bien amusée. S’amuser ça veut dire aussi souffrir. Bien sûr je veux que les gens aiment, mais je ne veux pas faire de la musique pour plaire aux gens. Je veux faire de la musique qui touche. Ca c’est plus chouette, parce que ça dure plus longtemps. Ca ne me mènera peut-être pas vers le statut « madonaesque », mais c’est pas grave, je fais mon métier.

De plus en plus je dis avec fierté « c’est mon métier ». Après 20 ans je suis très contente de pouvoir encore le faire et de retrouver de temps en temps, le plaisir de redécouvrir des nouvelles choses, de voir que l’inspiration ne s’assèche pas, c’est luxueux.

Merci

Portrait de la chanteuse belge An Pierlé(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Laisser un commentaire