Notre entretien avec Radio Elvis

« On peut maintenant affirmer qu’on est un groupe de rock alors qu’avant on se cherchait beaucoup »

Créé en 2013, Radio Elvis, formé de Pierre Guénard (chant et guitare), de Manu Ralambo (guitare électrique et basse) et de Colin Russeil (batterie-claviers), n’a pas tardé à monter en haut de l’affiche. Après deux EPs, de nombreux prix glanés dans les radio-crochets nationaux, leur premier album Les Conquêtes (sorti en avril 2016) rencontre un vrai succès et leur musique rock, leurs textes magnétiques (en français) engrangent tous les jours de nouveaux conquis. 

C’est dans la boutique de vinyles éphémère de l’agence de communication We Are Addict, que nous avons rencontré autour d’un café chaud Pierre et Colin, et évoqué avec eux, leur rencontre, leur producteur, leurs concerts et beaucoup d’autres choses.

(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Vous vous formez en 2013, aujourd’hui vous avez un album salué par la critique, vous sortez d’un concert à la Cigale (08 novembre 2016), comment avez-vous fait pour en arriver là si vite ?

Colin : Les dieux nous ont vachement aidés. On a beaucoup, beaucoup prié pendant un an, on n’a pas du tout travaillé. C’est arrivé comme ça ! (rires)

Pierre : Quand tu dis « pour en arriver là » pour le moment on continue notre boulot. On travaille, on se remet en question tout le temps, on ne considère pas qu’on est arrivé. Par contre il nous arrive de belles choses, ça c’est chouette.

J’écrivais d’une certaine manière et quand j’ai rencontré Colin, quand on s’est mis à faire de la musique ensemble, Colin m’a fait changé d’écriture. J’écrivais des chansons qui n’étaient pas vraiment des chansons, c’était du spoken word, il y avait beaucoup moins de pop. C’est le fait de travailler avec Colin qui m’a drivé un peu plus. Je commençais déjà à m’ouvrir à ça quand on s’est rencontré et c’est pour cela que ça s’est bien passé. On était tous les deux ouverts, Colin était ouvert à ce que je faisais, et moi j’étais ouvert à ce qu’il pouvait apporter à mes chansons, dans la structure, dans l’approche de la musique.

Colin : On avait besoin de se rencontrer à ce moment là… Je crois vraiment que c’était un besoin et du coup, on a tout de suite cru au projet. On avait de l’ambition à fond… Quand on y croit et quand on bosse, ça avance.

Comment vous vous êtes dit que c’était la bonne personne avec qui monter un groupe ?

Colin : On ne se dit pas ça, on joue c’est tout. C’est dans les films qu’on raconte ça.

Pierre : Dans la réalité c’est un peu plus simple que ça. Quand on a du temps, on se voit, on joue, on essaie de faire des concerts. A partir du moment où on a joué ensemble, on a vite été approchés par des maisons de disques, des éditeurs, des gens du milieu. C’est là qu’on se dit qu’on s’est bien trouvé et que ça va peut-être marcher, qu’on va peut-être réussir à en vivre. Au début on espérait juste faire des concerts et en vivre. Et c’est ce qui se passe. Il ne se passe pas beaucoup plus. On n’a pas la sensation que quelque chose d’exceptionnel est en train de se passer. On fait juste de la musique.

Comment votre écriture a évolué pour passer du « spoken word » à la chanson ?

Pierre : J’ai toujours eu le même rapport à l’écriture, c’est juste le fait de jouer avec Colin et Manu qui m’a permis d’élaguer et de trouver une forme qui me convenait plus. Avant j’étais seul, je n’avais pas de contrainte, il y avait moins de trucs qui pouvaient me driver, me mener vers une forme particulière. Mais le rapport au mot est toujours le même c’est le son d’abord, le sens après.

Du coté de la musique, comment les textes inspirent la musique ?

Colin : C’est assez spontané. Pour les premières compos qu’on a eu c’était un mot appelle un son, un son appelle un mot, il y avait des échanges comme ça.

Parfois le texte était très abouti, fini alors que la musique ne l’était pas, il fallait s’inspirer de tout ça pour composer. Ca venait souvent très vite, il n’y a pas vraiment de méthode. C’est quelque chose qu’on ne maîtrise pas et c’est justement ce qu’on aime. C’est un peu de l’impro, quand ça nous plait, on bloque dessus, on travaille le petit son, la petite ligne de basse, le riff de guitare, un accord… Ce n’est pas très simple à expliquer, mais ce n’est pas plus compliqué que ça. C’est surtout de l’improvisation, un échange entre le texte et la musique. On n’intellectualise pas trop.

Pierre : On a l’impression que même les compos viennent, factuellement elles viennent en studio, mais en réalité, je crois qu’elles arrivent dans le camion lorsqu’on écoute de la musique ensemble. J’ai l’impression que c’est là que commencent à naitre nos futures chansons. On se rend compte des goûts qu’on a en commun et la fois d’après on met ces goûts là en commun et on les met en œuvre. On essaie d’appliquer ce qu’on a écouté. Ce sont des choses qui ne s’expliquent pas, ce sont des trucs qui se vivent.

Comment les nombreux concerts que vous avez faits vous ont aidé dans la création de ces chansons ?

Colin : Les concerts nous ont surtout aidé à aboutir les compos, à fignoler, à maîtriser. Des fois on jouait des morceaux qu’on avait composer une semaine avant. J’exagère un peu, mais c’est pas loin finalement. Le fait de les jouer en concert ça permettait de savoir si la structure était bonne, si ça plaisait aux gens de cette manière là, si les sons étaient les bons. Forcément quand tu fais une compo, le but c’est de la jouer devant des gens, donc c’est là que ça se passe.

Pierre : Pour le disque ça nous a aussi permis d’acquérir une certaine assurance. Quand on est arrivé en studio on avait fait plein de concerts, on avait la sensation de bien maîtriser les morceaux, de savoir pourquoi on les faisait. C’était assez fort en nous.

Colin : On s’est régalés aussi, on a appris à se connaître, on s’est révélés. On peut maintenant affirmer qu’on est un groupe de rock alors qu’avant on se cherchait beaucoup. Petit à petit plus on joue, plus on a des chances de le faire et plus on sait ce qu’on fait, on sait ce qu’on devient.

Vous avez enregistré cet album au studio ICP à Bruxelles, pourquoi ce studio ?

Colin : Pour les frites ! (rires) Parce qu’un CD sur deux a été enregistré là-bas, donc forcément ça fait rêver. Sur les CDs qu’on aime, vous voyez ICP derrière.

Pierre : Bashung a enregistré quasiment tous ses albums là-bas, Noir Désir a enregistré quasiment tous ses albums là-bas aussi.

Colin : Beaucoup de français ont fait leurs albums là-bas. Il faut dire aussi que PierreAS avait une porte d’entrée pour ce studio. On en a profité. On a fait un premier test où on a visité le studio, on y a fait notre deuxième EP qui s’appelle Les Moissons qui contient Où sont les pyramides et Elle partira comme elle est venue. On a fait ces deux titres là-bas, pour à la fois tester et aussi pour enregistrer des morceaux. Vu que ça nous a plus on s’est dit « on y retourne pour l’album ».

Qui a été votre producteur, comment s’est passée la collaboration avec lui ?

Pierre : C’est Antoine Gaillet, c’est un monsieur très gentil… En fait on nous a beaucoup parlé d’Antoine Gaillet dès le début du groupe. Quand on rencontrait des éditeurs, à l’époque, quand on envisageait l’album, on nous a vite parlé d’Antoine Gaillet. Nous, on pensait à beaucoup de personnes différentes, et le moment venu on s’est dit « on va contacter Antoine Gaillet pour au moins le rencontrer ». Il se trouve qu’on vient du même coin, qu’il est deux-sévrien comme nous. On s’est bien entendus. On l’a bien aimé parce qu’il avait une vrai intelligence artistique. On ne cherchait pas quelqu’un qui allait apporter sa patte, qui allait driver le projet vers autre chose. On cherchait quelqu’un qui pouvait prendre une photo du groupe tel qu’il était à ce moment là. On a senti qu’Antoine Gaillet était capable de faire ça avec nous. Il est aussi capable d’apporter sa patte, mais il est capable de rester un peu en retrait et de nous laisser faire. On voulait juste qu’il nous donne les moyens de réaliser nos envies. C’est exactement ce qu’il a fait. Il a essayé de nous comprendre, il est très à l’écoute, et très diplomate aussi. Il a une vraie intelligence artistique et une vraie intelligence humaine. Il sait vite analyser nos comportements pour savoir comment nous prendre chacun séparément. Notamment Manu, il a très bien et très rapidement cerné Manu qui a un rapport à la musique assez complexe. Il a vite cerné le personnage et a réussi à en tirer le meilleur.

Colin : C’est sûr que les réalisateurs c’est 50% de psychologie. On débarque dans un studio avec plein d’enthousiasme, mais on ne connaît pas la personne qui produit. On l’a rencontrée vite fait, quelques heures, et au final on se retrouve 24h/24 avec lui. Il faut que le courant passe. Les producteurs doués, évidemment ils ont de la technique, ils ont du talent artistique, ça s’est sûr, mais ils ont aussi beaucoup de psychologie. Ils sont capables de rebondir, d’être hyper ouverts à nos personnalités et à plein de sujets différents, parce qu’on ne parle pas que musique.

En plus Antoine est un mec qui bosse vite, qui capte très vite les personnalités comme disait Pierre… Je me rappelle le matin, on discutait cinéma, on ne parlait pas forcément de musique, et on se marrait bien. Il y avait un coté « pote » qui s’est installé très vite. Je pense que c’est compliqué de travailler avec un producteur si tu n’arrives pas à raconter des blagues avec lui. Nous, on s’est bien marrés.

(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Vous avez dit qu’une bonne chanson est une chanson vraie. C’est ce coté vrai que vous cherchez dans vos compositions, dans votre écriture ?

Pierre : Une bonne chanson c’est une chanson qu’on arrive à jouer plein de fois et qui à chaque fois révèle une nouvelle personnalité, où on arrive à trouver un nouveau sens, un nouveau truc dans l’arrangement qu’on n’ avait pas forcément vu quand on l’a composée. C’est une chanson qui se montre sous plein de jours différents. Une chanson qui reste figée, qui ne vit pas, ne se montre pas sous d’autres jours à mesure qu’on la joue, en général on arrête de la jouer sans même s’en rendre compte. Il nous est arrivé que dans des setlists on ne joue pas un titre et qu’on ne s’en rende même pas compte. Il faut les dégager celles-ci, ça veut dire qu’elles ne servent à rien. C’est la loi du plus fort.

Ce sont souvent des chansons qu’il faut dompter, qui sont dures à jouer, qui sont dures à composer même, mais qui par la suite se révèlent assez riches. Il y a aussi des chansons très simples, qui viennent très naturellement, où on a juste à se laisser aller… Il y a plein de titres comme ça où il y avait juste à tirer le fil.

Sur le premier album il y avait pas mal de chansons qui étaient déjà en nous. J’avais pas mal de textes, de guitare / voix qui étaient déjà plus ou moins finis, il y avait déjà une grosse base de travail. On va voir pour le deuxième album comme ça se passe parce que ça va être la première fois qu’on va devoir tout composer tous les trois vraiment, en partant de zéro.

Colin : C’est souvent assez simple de composer un premier disque. C’est tout ce que tu as accumulé avant.

Pierre : Après il faut faire un disque tous les deux, trois ans, donc avec deux, trois ans de vécu. Ce n’est pas la même chose, mais c’est compensé par le fait qu’on prend de l’assurance et qu’on se connaît mieux. On va peut-être fonctionner différemment dans la compo parce qu’on connaît le comportement de chacun, on va gagner du temps, en tout cas, gagner en confort, en bonne humeur aussi. Parce que la compo ce n’est pas tout le temps de la bonne humeur, c’est vite tendu aussi. Ce n’est pas évident d’avoir la même vision d’un truc, et on ne peut pas mettre des mots sur tout, c’est pour cela qu’on fait de la musique. Paradoxalement même moi je ne mets pas des mots sur tout.

(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Vous avez la volonté de toujours évoluer, vous savez vers quoi vous souhaitez évoluer ?

Pierre : Je crois que le but c’est d’avoir le plus de public possible. De continuer de jouer… Je crois que de toute façon on a un deuxième disque à faire…

Colin : On se laisse les portes ouvertes… Si on a envie de faire un disque en allemand, un disque électro, on le fera je pense.

Quel est votre crainte aujourd’hui ?

Pierre : C’est que le deuxième disque soit moins bien reçu que le premier. En fait, si on est sincère sur le deuxième comme sur le premier, si on a rien à regretter que ce soit bien pris ou mal pris, tant pis.

Colin : Ca s’inscrit dans le temps. Bashung a fait des grands bides qui sont maintenant des références.

Pierre : Le but c’est de ne pas avoir de regrets. Il faut être le plus sincère possible et ne pas se trahir. Si on ne s’est pas trahi, après c’est de l’art et ça reste comme ça. Le but c’est qu’ on continue en groupe, je pense que ce serait aussi chouette qu’on ait d’autres projets, qu’on aille faire nos expériences chacun de notre coté, tout en gardant le groupe. Avec le groupe faire aussi d’autres expériences de musique. Là on a fait une création avec la Maison de la Poésie, ce sont des trucs qui nous branchent bien, comme faire une musique de film… Il n’y a pas que la musique d’album qui compte. J’aimerais bien aussi écrire pour d’autres trucs, ou Colin va peut-être collaborer avec d’autres gens. En fait, à partir d’un groupe on peut faire plein de choses, c’est ce qui est cool.

N’avez-vous pas la crainte d’être catalogué « Chanteur intellectuel, cérébral » ?

Colin : On arrive à faire autant de concerts qu’on a envie, comme on en a envie. On arrive à faire la musique qu’on a envie, après les gens pensent ce qu’ils veulent. Tant qu’on est sincères avec nous même, qu’on sait ce qu’on fait, ça va.

Pierre : Les gens ne viendraient pas à nos concerts, ils ne taperaient pas dans les mains, ils ne danseraient pas si c’était vraiment cérébral. Dès lors qu’on chante en français, qu’on met un peu de soin dans les textes, on oublie qu’on met le même soin dans la musique et du coup ça devient vite cérébral. C’est complètement stupide. Nick Cave écrit en anglais, il met du soin dans ses textes et on fait surtout attention à sa musique. En France, vu qu’on chante dans notre langue maternelle, ça peut être pris pour quelque chose de pompeux…

Vos chansons ont un réel pouvoir magnétique, vous savez comment la magie opère ?

Pierre : Non, il ne faut surtout pas savoir… Je n’ai pas le recul et je n’ai pas trop envie d’avoir ce recul. Mes textes n’ont longtemps pas été compris. Dans le slam, les gens ne comprenaient jamais mes textes, je m’en foutais. Quand j’étais tout seul avant que le groupe se forme, les gens ne comprenaient pas mes textes non plus. Maintenant qu’on a un groupe, j’écris peut-être mieux, mais les gens peuvent plus s’identifier, tant mieux.

Vous dites que vous avez une approche assez « brut » des concerts, vous pouvez nous expliquer ?

Colin : C’est essayer au maximum d’être dans le présent, dans l’instant de ce qui se passe. C’est vivre des expériences, des sensations.

Pierre : On essaie de ne pas donner tout le temps les mêmes concerts. Il y a des groupes qui sont très forts pour faire ça, et ça leur va très bien de jouer au click, de lancer des boucles, d’être très carré. Nous on essaie d’être le plus carré possible, de produire les sons qui nous intéressent, par contre tout le temps le même concert ça ne nous intéresse pas tellement. Ca ne veut pas dire qu’on change les titres, mais c’est de trouver de nouvelles interprétations à chaque fois, ça passe aussi dans l’intention. Après ça passe par des instants d’impros qu’on peut se permettre, des silences qui ne sont jamais les mêmes. On essaie d’être dans le présent quand on monte sur scène, de ne pas se dire « c’est un concert de plus, c’est le même qu’hier ». Il y a des concerts qui sont moins biens que d’autres, peut-être pas pour le public, mais pour nous oui.

Vos plus beaux souvenirs de concerts ?

Pierre : Il y a la Cigale, mais avant ça c’était à Joinville-Le-Pont, il y a deux semaines. Et avant ça, l’une de nos meilleures dates c’était cet été à Québec, dans un bar où il y avait quinze personnes. Ca ne veut rien dire le nombre, c’est surtout ce qu’on donne à ce moment là et comment les gens le reçoivent. C’est le vieux cliché, mais il vaut mieux dix personnes à donf que mille qui en n’ont rien à foutre.

Colin : Les meilleurs concerts sont souvent quand on ne s’y attend pas du tout. On se dit « on y retourne pour un petit concert », on n’est pas dans l’état du meilleur concert de la vie, et finalement ce sont les gens qui vont nous surprendre et on va leur donner un truc qui n’était pas vraiment prévu. C’est ce qu’on kiffe.

Pierre : Du coup, on n’est pas dans la réflexion…

Merci !

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