Notre entretien avec Rocky

« Tu ne sais pas si tu vas arriver à faire danser, c’est un pari que tu prends »

Après un premier EP en 2014, salué par la critique et le public, Rocky sort un premier album intitulé Soft Machines, dans lequel leur pop-électro « positive » et dansante s’enrichit magnifiquement de leurs influences.

Groupe partagé entre Lille et Paris, c’est avec la très accueillante et chaleureuse Inès Kokou, la chanteuse du groupe, que nous avons discuté du travail de Rocky sur scène, dans la création des morceaux et de leur forte identité visuelle.

Ines Kokou de Rocky
(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Nous allons commencer avec une question à laquelle vous avez déjà répondu 1000 fois, mais en limitant les choix. Pourquoi Rocky ?

Choix 1 : Parce que vous êtes un groupe combatif
Choix 2 : Parce que vous voulez atteindre des sommets
Choix 3 : Parce que vous (et vous faites) transpirez beaucoup

Inès Kokou : Ca pourrait être un petit peu des trois. En réalité c’est Rocky, mais cela aurait pu être Madonna, Michael Jackson ou Prince. L’idée c’était de détourner un nom, une icône de la pop culture. On voulait un nom court qui soit compréhensible dans toutes les langues. Si c’était à refaire, aujourd’hui, peut-être qu’on ne se serait pas appelé Rocky, parce qu’en terme de référencement (ndlr sur internet) ce n’était peut-être pas la chose la plus maline à faire. C’était un peu une « private joke » entre nous et une réappropriation.

Mais oui, on est combatif, oui on sue sur scène et on aime voir les gens danser et suer avec nous, et oui, soyons ambitieux, soyons fous !

Comment s’est fait la genèse de votre univers sonore ? Au départ, il y avait Olivier, Laurent et Tom qui se connaissaient, qui avaient déjà monté des projets, tu es arrivée avec tes influences. Comment tout cela s’est mélangé pour arriver à Rocky ?

A la genèse, c’est vrai que les garçons sortaient d’un projet plus pop-rock, et qu’ils commençaient à s’acheter beaucoup de machines et à se diriger vers un son beaucoup plus électronique. Je suis arrivée avec ma voix de noire, mes influences qui sont noires aussi, et ça s’est fait très naturellement, sans qu’on ait de plan d’attaque. Tout est parti d’un premier morceau qui s’appelait Just Away qui était super house. On s’est tout de suite dit qu’on voulait faire des chansons, les structures sont donc relativement classiques et pop. On ne s’est pas mis de barrière, ce son qui est très mélangé, il va piocher un peu partout, en tout cas dans tout ce qu’on aime. On ne s’est pas dit « il faut qu’on fasse un truc ultra identifiable, qu’on applique une recette ». Parfois tu écoutes un disque, et tout se ressemble un peu. On n’a pas voulu tomber dans ce travers là, et, en même temps il fallait trouver de l’unité. On s’est dit que l’unité allait venir de la voix, et grâce à des gens comme Guillaume Brière (ndlr, co-producteur de Soft Machines, et l’un des deux membres de The Shoes) à la production, du mixeur Eric Broucek. La crainte qu’on avait un peu, c’était que les gens se disent « oh la la, il y a à boire et à manger, un morceau un peu rnb, un morceau un peu house, un morceau club… » mais les retours qu’on a en ce moment, on nous dit que les gens trouvent ça assez cohérent. Ca veut dire qu’on a réussi, je ne saurais pas te dire exactement comment. Parce que ça s’est fait un peu naturellement, un peu spontanément.

Vous avez sorti un EP – Rocky en 2014 qui a eu un beau succès, ça vous a ouvert des scènes ?

Il y avait quatre morceaux sur cet EP, qui pour moi, préfigurait déjà l’album parce que les quatre morceaux c’était déjà « quatre salles, quatre ambiances ». On a réussi à tourner deux ans sur cet EP. Ca nous a donné le goût de la scène, le goût aussi de revisiter son propre morceau pour la scène. Tu dois étendre des parties, faire monter un peu la sauce, plus bosser ta fin, ton break, etc.

La scène nous a permis aussi de faire quelques tests non pas pour le disque, mais pour le live tel qu’il est aujourd’hui. On a eu la chance de refaire une petite tournée d’une dizaine de dates en avril dernier avec Ricard Music Live. L’album n’était pas sorti, donc les morceaux qu’on faisait, il n’y avait que nous qui les connaissions, on a pu voir les différentes réactions des gens. On a pu se dire « on va intensifier ça, ou pas… ».

Les deux ans de tournée sur l’EP nous ont aussi permis de garder en tête, même dans l’écriture, la dimension live. Ce n’est pas de la véritable ré-adaptation, on ne casse pas tout pour remonter, mais on s’est dit « il faudra les jouer sur scène, on aime ça, il faudra le faire bien ».

Comment se travaille la préparation d’un live ?

Ca se travaille sur un temps long. Tu fais une résidence, il y a une première version qui te satisfait, tu la testes devant le public, tu remarques sur certaines parties que ça ne se passe pas comme tu l’avais imaginé, tu repères des manques, donc tu re-fais une nouvelle version, que tu re-bosses en résidence… C’est un boulot qu’on adore faire. J’aime bien me dire qu’on remet tout à plat, qu’on va plus loin à chaque fois.

Vous avez un metteur en scène qui vous aide ?

Non, pour le moment on se débrouille. On est en train de réfléchir pour 2017 à une créa vidéo, pas sur tous les morceaux. On se dit que comme il y a une image très forte et un véritable univers visuel, on pourrait capitaliser là dessus et l’étendre aussi à la scène, pas se limiter à l’artwork de la pochette, pour avoir une expérience plus globale. Pour le moment on fait tout à l’énergie, à la sueur. C’est très difficile car quand tu es sur scène, tu es sur scène, tu n’as pas le temps de sortir de toi et de te regarder. Je pense que c’est un travail qu’il faudra faire très bientôt. Pour le moment, la mise en scène on la fait.

Vous avez intégré dans votre live des chœurs gospels, qu’on a pu voir lors de votre live dans l’émission Quotidien

On avait écrit Big South il y a un petit moment, et j’avais bidouillé un chœur gospel. Pour le coup, je ne viens pas du gospel et j’étais incapable de faire ces arrangements là, je le savais, car je suis autodidacte, quand je fais des harmonies c’est un petit peu au doigt mouillé. On a contacté Rouge Mary, qui est chanteur dans Hercules And Love Affair, et vient du gospel et du théâtre aussi je crois. Il a écouté ma conduite, il l’a enrichie avec des supers gimmicks, il a appelé tous ces copains du gospel, il nous a monté une équipe pour la session studio. On essaie de les rappeler le plus souvent possible. Ce n’est pas toujours évident en fonction de la taille des plateaux, pour l’émission Quotidien c’était évident qu’il fallait qu’ils soient là. C’est un plaisir de chanter avec des gens… Parce que j’aime bien chanter, mais avec des gens c’est mieux. En plus, ils sont toujours hyper cools, hyper doués, ça va vite, et pour moi ça apporte un petit frisson en plus. Ca s’est fait comme ça, grâce à Rouge Mary.

Sur la composition de l’album, comment vous vous répartissez le travail ?

On a une division très claire du travail. Les garçons composent et moi je m’occupe de la partie chant. Parfois c’est l’un ou l’autre qui va commencer un petit truc, soit dans notre studio, soit dans son lit, soit dans son canapé… qu’il partage avec les deux autres. Ensuite ils le font évoluer à six mains, quand ils arrivent à quelque chose qu’ils aiment bien ils me l’envoient. Je suis à Paris et eux sont à Lille, on est obligé de travailler à distance. Finalement on travaille un peu comme en hip-hop, où tu t’envoies des prods. Donc, j’écoute, quand je suis inspirée, que j’entends un petit truc dans ma tête, j’enregistre très rapidement une première démo avec mon ordi. Je leur renvoie, ils me disent ce qu’ils en pensent. Ensuite je me débrouille pour monter à Lille et enregistrer au propre ensemble. Là, commence toute une série d’allers – retours avec de nouvelles idées. On fait une espèce de ping-pong jusqu’à ce qu’on soit tous contents.

Dans l’album vous avez ré-intégrer Band Against The Wall du premier EP, que vous avez ré-enregistré ?

On l’aime beaucoup… On n’a refait que les voix et on l’a remixée. La première version qui est sur l’EP avait été mixée par Alf Briat. Comme j’avais pas mal bossé le chant entre temps, on s’était dit que ça pouvait être intéressant de la rechanter et de la faire mixer par Eric Broucek pour qu’elle s’intègre bien dans l’album. C’est l’un de nos tout premiers morceaux qui parle de musique, qui parle d’un jeune homme qui a des rêves de devenir une star. C’est aussi un petit clin d’œil sur la crainte que peuvent avoir les parents « oh là là, tu vas faire de la musique, mais ce n’est pas un métier… » C’est un petit clin d’œil qu’on était contents de remettre sur le disque.

Il y a un autre petit clin d’œil sur le morceau Edzinefa Nawo ?

Oui, un autre petit clin d’œil, cette fois-ci à mes origines. On écoute pas mal de musique africaine et j’avais dit aux garçons « ça pourrait être cool qu’on fasse un morceau en mina ». Un jour ils m’envoient l’instru d’Edzinefa Nawo et naturellement je me suis dit que ça allait être sur celle là. Elle s’y prête, et j’ai entendu le refrain en mina. Ca sort comme ça sort… On est très fiers aussi de celle-ci, et ma maman, elle est très très fière (rires)… C’est directement ma seconde culture qui rentre dans notre univers pop.

Ines Kokou de Rocky
(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Il y a sur l’album deux chansons qui font plus de 6 minutes Big South et celle-là. Elles avaient besoin de plus de temps ?

Oui, pour Big South, c’était important pour nous que toute cette fin gospel se déploie vraiment. On a fait un édit plus court pour le clip, mais on ne voulait pas la tronquer. Edzinefa Nawo, c’est plus le coté transe, la montée. Pour nous c’était aussi évident que ce n’était pas un format 3min30. On se fait plaisir, c’est notre disque ! On fait des versions longues, des belles montées, des belles fins, on ne se refuse rien. Ce sont des petits voyages.

En live aussi, elles sont très longues. La fin de Edzinefa Nawo qu’on fait en dernier c’est vraiment le voyage un peu transe… et après bisous ! (rires)

Vous avez des liens particuliers avec Guillaume Brière qui vous suit depuis le début, peut-on dire que c’est le 5ème ou 6ème Rocky ?

Oui, c’est un sixième Rocky ! Parce qu’on a un cinquième Rocky qui est DDDXIE, Oliver Durteste, qui est avec nous en live à la batterie et avant aux percus électroniques. Guillaume a un petit coté grand frère, il nous a tout de suite soutenu, dès notre premier concert où on faisait sa première partie. Quand on a fait le remixe de Cover Your Eyes il a adoré. Il avait produit le premier EP, il a co-produit cet album là. C’est quelqu’un avec qui il est facile pour nous de bosser parce qu’on a les mêmes référents, et on est potes aussi. Bon parfois ce n’est pas toujours pratique de bosser avec des potes, mais pour le coup, ça se passe plutôt bien. Il est hyper fort, quand il commence à travailler il va très vite (rires), c’est le temps avant qui est parfois un peu long, parce qu’en plus il est très sollicité. On est hyper contents d’avoir pu faire cet album avec lui parce qu’il a tout de suite compris où est-ce qu’on voulait aller. Avec le temps, les garçons, en termes de production, je parle vraiment technique, on prit un cran, un gros cran. Il y a des trucs, quand il écoutait, il disait « non, mais là, c’est très bien comme ça, je n’ai rien à faire dessus ». Il y en a d’autres qu’il a un petit peu plus éclaté, disséqué, où on sent plus sa patte. GUM c’est un petit label finalement qui fonctionne un peu comme une petite famille, du coup quand on a discuté avec Pierre Le Ny sur qui allait produire l’album, ça n’a pas fait un pli, c’était Guigui…

Vous avez fait le choix sur cet album d’une batterie acoustique, pourquoi ?

Le premier EP est complètement électronique. Là, il y a des instruments en plus de l’ordinateur… On avait une envie d’analogique, de rajouter des choses qui bougent et la batterie c’était très important. Je pense que l’unité elle vient aussi de ça, de toutes ces batteries faites par Olivier Durteste, DDDXIE. On ne voulait pas faire un album de producteur, qui aurait pu être très bien, mais on voulait du vivant, tout simplement. Ca passe certes par la voix, mais ça passe aussi par la batterie. On voulait qu’on ressente que cet album était joué, parce qu’en live on joue aussi. Aujourd’hui, on a encore un peu de bandes, mais très peu, on essaie de jouer un maximum de choses. C’est de l’humain, donc certaines choses pourraient être plus au cordeau si tout était sur bandes, mais ça ne nous intéresse pas, on aime et on chérie cette sensibilité que tu as en analogique. On voulait qu’on la ressente aussi dans le disque.

Ines Kokou de Rocky
(c) portrait par Delphine Ghosarossian

Vous faites de la musique pour faire danser, comment savez-vous qu’une chanson atteint son but ?

Ca tu ne le sais jamais vraiment. On aime aussi la musique triste, la musique de rupture, mais c’est vrai que nous, on est toujours les premiers sur le dancefloor, chacun avec ces pas, on se débrouille comme on peut (rires), en tout cas, on essaie de faire de la musique positive. Tu ne sais pas si tu vas arriver à faire danser, c’est un pari que tu prends. Quand tu es face au public, que tu vois les gens se dandiner, passer un bon moment, tu te dis « ça y est, c’est gagné ! »

Vous parliez de votre identité visuelle, comment s’est-elle construite, et comment vous représente t-elle ?

Elle s’est construite avec René Abermarcher et Antoine Asseraf qui forment un duo de créatifs qui s’appelle The Stimuleye qui travaille énormément dans la mode. C’est Pierre Le Ny, le DA du label, qui les avait contactés. Le courant est tout de suite passé, sans pour autant qu’il y ait de brief ultra défini. Tout ça s’est un petit peu fait à l’instinct, comme tout dans Rocky finalement. Ils ont des idées à la pelle. Pour le premier EP, c’est tout simplement qu’ils revenaient de Thaïlande, ils étaient sur une plage, à un moment ils voient débarquer des touristes chinois avec des facekinis, en combi intégrale. Ils avaient trouvé ça hyper fort, et ont eu l’idée de reprendre ça, de détourner ça pour notre premier clip pour Chase The Cool.

Ca matchait hyper bien, parce que c’est une chanson qui parle de conformisme, de faux cool, donc cette espèce d’uniforme marchait bien. On s’est dit quand on a fait le shoot de la pochette qu’on allait le refaire. On avait plein de photos, ensemble, pas ensemble, à la fin on se retrouve devant ce truc hyper bizarre mais tellement fort que tu ne sais pas par quel bout le prendre, il y a un coté très acid, un coté un peu hors du temps, un coté très sophistiqué et très retouché aussi, un peu fashion. On s’est dit « ça c’est parfait », parce que c’est un objet qui est suffisamment déstabilisant pour que chacun puisse y projeter ce qu’il a envie et qui en même temps dénote, à l’époque je trouve, par rapport aux autres artworks, ou identités de groupes sur le créneau pop-électro.

Rocky

Donc, quand on a fini Soft Machines, on avait encore envie de bosser avec eux et ils avaient encore des supers idées. Ils arrivent bien à saisir la richesse, la diversité de nos influences et à trouver un langage iconique pour les retranscrire. Quand ils ont écouté le disque, ils se sont dits « c’est un peu un ovni votre truc, il y a beaucoup d’influences, beaucoup d’informations, c’est presque insaisissable… » Ils ont donc eu cette idée de cette créature un peu chimérique. On a réfléchi ensemble, et ça a donné cette pochette où je suis mi-femme, mi-animal, on y trouve un petit coté glam, un petit peu mode aussi. Je trouve qu’elle ne ressemble à aucune autre en ce moment. C’est important pour nous d’avoir une image identifiable, forte et originale. On a de la chance d’être bien entourés pour faire ça.

Rocky

 

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