Notre entretien avec Albin de la Simone

« J’ai l’impression que quand on accepte le travail du temps dans l’amour ou dans la vie, on vit beaucoup mieux avec »

Avec la sorti de son cinquième album L’un de nous, Albin de la Simone signe (de mon point de vu) son plus bel album et le plus touchant produit jusqu’à présent. Des poésies fragiles, sensibles se lovent dans le creux de mélodies douces et apaisées. 

Un beau jour du mois de mars, c’est dans les bureaux de son label Tôt ou Tard que nous nous sommes entretenus avec lui, et avons discuté entre autres piano, inspiration, Sophie Calle.

Pour les parisiens, il sera en concert à l’Européen les 3 avril, 3 mai, 3 juin 2017, puis au Café de la Danse en fin d’année.

(c) Albin de la Simone par Delphine Ghosarossian

Des courtes vidéos présentent la préparation de l’album. La première est consacrée à la recherche du piano. Pourquoi avoir fait du piano un élément central de L’un de nous ?

Albin de la Simone : Je n’ai jamais été convaincu que le piano était l’instrument qui me permettrait de faire des chansons. Le piano est un instrument qui sert souvent à remplacer l’orchestre, c’est un instrument qui est très riche, très puissant et ma voix n’est pas très puissante. J’ai toujours trouvé que le piano me ridiculisait un petit peu, que ça ne marchait pas entre nous même si je suis pianiste et que j’adore le piano.

J’ai découvert par hasard, en mettant des couvertures dans un piano, entre les cordes et les marteaux, que le son étouffé du piano gardait vraiment de la richesse mais acquérait une modestie qui, du coup, laissait pas mal de place à ma voix. Je me suis dit « ok, il faut que je trouve le piano qui a ce son doux, étouffé, et en même temps riche et large, mais pas intimidant, pas ‘humiliant’, au contraire, qui est valorisant pour ma voix. » J’avais un son en tête, et là j’ai fait le tour de Paris, de mes copains, des studios pour essayer des pianos dans tous les sens, voir ce qui me branchait.

Dans ce film, je suis allé chez Pascal Lobry qui est un facteur de pianos et a des pianos très particuliers. Il est connu pour ça, pour fournir des pianos très typés. Il m’a fait une démonstration de tous ses pianos. Et on me voit dans le film comme un Louis de Funès insupportable qui essaie en disant « c’est super, mais ce n’est pas du tout ça ! » « ça c’est formidable mais ça n’a rien à voir ! »  « ça j’en veux pas… » Finalement j’ai bien fait, parce que j’ai fini par trouver le bon piano. J’ai fait mon disque et le son du piano me convient parfaitement. C’est vraiment rigolo d’aller rencontrer des gens et essayer des instruments, surtout quand on trouve à la fin.

Vous allez utiliser ce piano pour vos concerts ?

Non, parce que ça pèse une tonne et que je ne veux pas me trimbaler un piano, le faire accorder à chaque fois. Si j’en loue un, je repars à zéro à chaque fois. En plus on ne pense pas à la scène comme on pense un disque. Un disque c’est fait pour être écouté plein de fois, le concert ça s’entend une fois et je suis là, mes musiciens sont là. En plus on a une façon de faire les concerts quasiment en acoustique, sauf ma voix, il n’y a pas de sono. Donc le rapport est très différent et ça ne manque pas de richesses. C’était vraiment pour le disque que j’en avais besoin. Le son que j’utilise sur scène ce n’est pas un son de piano, mais c’est un son très modeste aussi, très doux.

Comment ont été écrites les chansons ?

Le travail de la forme du disque arrive après l’écriture. J’essaie vraiment de dissocier les deux. D’écrire le répertoire, d’écrire les chansons, de les essayer, d’essayer même de les jouer, de les modeler, d’être à peu près sûr de leur forme avant d’attaquer le disque. Si on attaque le disque quand on a trois chansons après on en fait six autres chansons mais elles ne vont plus avec le son du début… J’essaie de passer en production au moment où l’écriture est terminée comme ça la production est cohérente pour tout le disque. Comme ça j’en enregistre éventuellement plus et je resserre après en en enlevant. C’est vraiment écriture d’abord et enregistrement après.

L’écriture s’est étalée depuis 2013 ou vous vous l’avez concentrée sur quelques mois ?

Mon précédent disque est sorti en 2013, on a tourné deux ans. J’ai commencé à écrire sur la fin de la tournée, mais je n’y arrivais pas très bien. A la fin de la tournée, donc fin 2014, j’ai tout arrêté pour écrire et un an plus tard, en 2016 grosso modo j’ai commencé à enregistrer.

Mais il y a des chansons qui datent d’avant, même dans ce disque. La chanson L’un de nous par exemple elle était prévue pour le disque précédent mais elle ne rentrait pas dedans. Elle contredisait d’autres chansons, elle n’avait pas vraiment de légitimité. De même que là, il y a une treizième qui devait être dans le disque et au dernier moment je l’ai virée en me disant qu’elle me bloquait quelque chose dans le disque, je ne sais pas la placer dans l’ordre du disque, elle a un propos qui est trop différent. Elle deviendra peut-être la chanson la plus importante du disque prochain. Je n’en sais rien, mais c’est vraiment un jeu comme ça. Ce n’est pas un bloc défini.

Et sur les thèmes que vous abordez l’amour est très présent. J’ai noté dans une interview que vous avez faite en 2014 que « votre plus grande peur était de ne pas être aimé. » Est-ce que ce disque va puiser dans cette peur ?

Bien sûr ! Je n’ai pas écrit en pensant à ce que le disque allait dire, mais si je le regarde de l’extérieur il est vraiment question de l’amour long, de l’amour qui dure. Justement en opposition à la première chanson qui est Le grand amour, qui est une espèce de flamme incandescente qui s’éteint tout de suite après. Dans le reste du disque il est vraiment question de comment on fait durer l’amour, comment il reste beau longtemps et donc comment on est aimé longtemps, pour revenir à votre question.

Donc oui, je suis encore hanté par le fait de ne pas être aimé, mais je suis aussi hanté par le fait de ne pas réussir à aimer longtemps, ou à être aimé longtemps. Ce n’est pas les mêmes ressorts. On pourrait repartir à zéro tous les deux ans si on voulait avec quelqu’un d’autre. Mais si on n’a pas envie, si on a envie de durer ça demande d’accepter une certaine modification de l’état amoureux, qui me plait mais qui demande du travail et qui inspire des chansons.

Sur votre écriture, vous avez noté des évolutions par rapport à Un homme, votre précédent album ?

Je n’ai pas de sensation de grandes modifications… C’est compliqué… la musique je sens qu’elle bouge, l’écriture des textes je sens qu’elle correspond plus à l’état dans lequel moi je suis. La facture de mon écriture… avec un peu je chance je progresse, en tout cas je m’y emploie mais peut-être pas. Musicalement je sens que dans la production, dans le son il y a des choses qui changent, le disque n’est pas le même. Mais est-ce que mon style d’écriture change.. à vous de me le dire, je n’ai pas trop l’impression. Je n’ai pas une démarche en me disant « maintenant je ne vais parler qu’en javanais ou qu’avec des voyelles… »

(c) Albin de la Simone par Delphine Ghosarossian

Entre 2013 et aujourd’hui vous avez fait plein de choses, de la production, accompagner d’autres musiciens, un spectacle L’amour Ping-Pong, composer la musique d’un documentaire, incarner des personnages dans des livres-CD, etc. Vous avez besoin de ces projets comme d’une respiration ? comme d’une source d’inspiration ?

Tout est dit dans la question. C’est vrai, c’est une respiration et une nourriture. Je ne suis pas capable d’écrire plus de chansons que je n’en écris. D’ailleurs je n’en écris pas pour d’autres, je n’y arrive pas. Par contre j’ai besoin de plus d’expressions, j’ai besoin de vivre des choses, et il se trouve que le métier que je fais, pour élargir, le métier d’artiste, c’est aussi mon loisir. Donc quand le musée d’art moderne me propose de faire quelque chose, et bien je consacre un mois de mon temps à travailler pour ce projet-là, pour une représentation qui dure deux heures, pour deux cents personnes. C’est complètement ridicule vu comme ça, et en même temps je fais mon loisir. C’est un peu comme si j’allais faire du karaté… Je me passionne pour un artiste, je travaille sur le projet de cet artiste, et je vais faire une performance pour l’exposition de cet artiste devant du public. Pour moi c’est évident, c’est ma passion tout simplement.

Même si les histoires racontées dans l’album ne se terminent pas toujours bien, on sent dans l’album un très grand apaisement. Vous arrivez à une certaine sagesse dans votre vie ?

C’est marrant que vous disiez ça, il y a des gens qui me voit comme très inquiet ou très tourmenté, alors que je me sens plus comme vous dites. Je me sens plutôt tranquille, ne serait-ce parce que j’essaie vraiment de voir les choses en face, d’aborder les problèmes, et dans mes chansons de ne pas faire semblant de croire au père-noël. J’ai l’impression que quand on accepte le travail du temps dans l’amour ou dans la vie, on vit beaucoup mieux avec. Plus que l’accepter, c’est même écrire sur cette matière-là. Donc mes chansons elles parlent de choses difficiles et compliquées mais justement, grâce à ça c’est une manière d’avancer. J’ouvre les boites, je ne laisse pas les choses pourrir.

C’est Sophie Calle qui a fait l’artwork de l’album. Comment ça s’est passé et pourquoi ce choix ?

Quand j’ai décidé d’appeler l’album L’un de nous, j’ai tout de suite repensé à cette photo qui est chez elle. Une grande photo dans son salon dans laquelle on voit ces animaux qui paradent un petit peu avec chacun une guirlande, une couronne. Ils sont tous très différents, ils vivent tous dans la même pièce, dans le même espace mais ils essaient tous de faire les malins, de se faire remarquer. Déjà, j’aime cette photo, j’aime l’image et je trouvais chouette comme métaphore de L’un de nous, de parler de l’individu par rapport aux autres. Il se trouve qu’en plus, mais ça c’est vraiment dans le coté anecdotique, elle a nommé ces animaux du nom de ses amis et que le petit ours qui est milieu c’est moi. Donc c’est une manière de vivre entouré de ses amis. De temps en temps elle passe devant et elle dit « bonjour Albin ». Mais c’est surtout l’image et le sens symbolique qui me plaisaient. Du coup j’ai la chance d’avoir une pochette d’album de Sophie Calle qui est l’une de mes artistes préférées, c’est magnifique à tout point de vue. C’est une chance.

Vous avez dit que vous avez travaillé sur l’ordre des chansons, comment cela se passe ? Par exemple, pourquoi A Quoi est-elle en 11ème position ?

D’abord, ce n’est pas comme un podium, même si c’est vrai qu’on va moins souvent à la fin d’un disque qu’au début. Quand on fait l’ordre d’un disque il y a plein de choses différentes qui s’ajoutent pour définir l’ordre des chansons. Il faut qu’elles se répondent bien l’une à l’autre, c’est l’effet que fait une chanson à la suivante ou à la précédente. Quand on a décidé, j’étais sûr de vouloir que la première soit Le Grand Amour, et j’étais sûr aussi de vouloir que l’album se finisse par Ado, par cette voix de Vanessa Paradis et les cordes. Après la première, j’en essaie une seconde, ça marche ou ça ne marche pas. Après c’est un jeu de puzzle qu’on tente. Il y a le rythme de la chanson, sa dynamique, le son, le propos, la tonalité, est-ce que ça ne fait pas redondant. Il y a des chansons qui annulent d’autres chansons. Deux chansons très très lentes côte à côte, on a l’impression que c’est un tunnel d’ennuie. Il vaut mieux les intercaler avec d’autres. C’est tellement complexe que je ne peux pas expliquer pour quelles raisons celle-là arrive en onzième. Elle a dû se balader plusieurs fois et a atterri là. Ce dont je suis sûr c’est que la première Le grand amour je voulais qu’elle soit là pour parler de cet amour incandescent qui brule et qui disparait, du fait que le disque après abordait l’amour long, l’amour dans le temps. J’avais envie de commencer par quelque chose de beau et brulant et après de se dire « après ça qu’est-ce qui se passe. » C’est le seul truc que je peux expliquer vraiment.

Vous allez bientôt débuter une tournée, dont 3 dates à l’Européen (3 avril, 3 mai, 3 juin 2017). Ce sera avec quelle formation et pourquoi cette salle ?

L’Européen est une salle qui a une grande histoire. Déjà il y a 15 ans c’est là que Vincent Delerm et Jeanne Cherhal ont beaucoup joué, j’y ai joué aussi. C’est vraiment un endroit où il s’est passé quelque chose de fort pour la chanson française. Avant ça s’appelait le Théâtre en Rond, et Jean Guidoni jouait là-bas. J’aimais beaucoup Jean Guidoni. C’est donc pour moi un endroit super. En plus au niveau de sa forme c’est un théâtre rond, comme un mini cirque et c’est parfait pour ce que je fais, pour le coté acoustique de notre concert. Je suis accompagné par Anne Gouverneur et Maëva Le Berre au violon et au violoncelle comme avant, sans micro, sans rien, elles jouent comme pour un concert classique. A elles deux, on a ajouté un vieil ami qui s’appelle François Lasserre qui joue de la guitare et des percussions, lui aussi sans sono.

Ça change complètement l’écosystème d’avoir une personne en plus, mais ça marche toujours d’avoir ce système de ne sonoriser que ce qui doit être sonorisé, à savoir ma voix pour qu’on comprenne mes paroles et mon clavier parce qu’il est électrique. Tout le reste est complètement acoustique. C’est-à-dire que quand François tape sur une percussion qu’il a fabriquée ça vient de lui, l’instrument vibre et nous arrive dans les oreilles, je trouve ça super. Tant qu’on peut faire ça, on le fait.

C’est transposable dans d’autres salles ?

Ça marche partout sauf en plein air parce qu’il faut des murs pour renvoyer le son, et sauf au-delà de 600 places, si c’est un théâtre à l’italienne avec trois balcons de 200 places. Plus les gens sont proches, plus on peut en mettre. Le théâtre des Champs-Elysées fait 2000 places et ils font des concerts classiques depuis 200 ans, sans aucune sono.

Merci !

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