Notre entretien avec Frànçois & the Atlas Mountains

« Je ne pense pas que faire un album de musique ça change le monde »

Véritable matière vivante faites d’émotions, d’influences éclectiques, parfois fluides, parfois rocailleuses, douces ou rock, les nouvelles chansons de Frànçois & The Atlas Mountains tirées de Solide Mirage laissent apparaitre, au fur et à mesure qu’elles se dévoilent, les possibles d’un autre monde, d’une autre route à emprunter.

C’est dans les locaux de son label Domino que nous avons rencontré François Marry, leader du groupe, pour évoquer avec lui son écriture, son point de vue sur le monde et ses prochains concerts qui feront halte notamment à La Maroquinerie (Paris) les 22, 23, 24 mars 2017. 

(c) François Marry par Delphine Ghosarossian

Comment sort-on d’un succès tel que Piano Ombre ?

François : C’est un beau succès. C’est un succès qui s’est un peu diffusé dans toute l’équipe. On était cinq dans le groupe, il y avait tout le label, le tourneur, c’était une belle réussite. Toute cette réussite s’est diffusée, diluée par ce que chacun récupère et interprète. Ça m’a permis de me dire que ça valait le coup de continuer. Ça m’a remis le pied à l’étrier assez rapidement. On a sorti un EP africain dans la foulée (ndlr Un Homme Tranquille). Après, j’ai collaboré avec Rone et sur un spectacle de danse contemporaine, donc je n’ai pas eu vraiment l’impression de m’arrêter. Je ne pense pas avoir traverser ce grand désert qui peut se produire parfois après un succès.

Vous avez ressenti plus d’attentes, de pression pour l’écriture du nouvel album Solide Mirage ?

Non, c’est pour cela que je dis que le succès s’est peut-être dilué. C’est gentil de me dire que cela a été un succès, mais je le perçois plutôt comme un ouvrage à remettre tout le temps sur le métier. Je n’ai pas l’impression d’avoir atteint un summum, d’avoir explosé ou quoi que ce soit. J’ai l’impression que tout ça est à échelle humaine et relativement sain et sobre.

Pour les nouvelles chansons, dans quoi avez-vous puisé votre inspiration ?

Je pense que le principal élément qui détermine ce nouvel album c’est la convergence d’intérêts et de savoir-faire de chacun des membres du groupe, parce que je les associe beaucoup à l’arrangement des musiques. C’est eux qui donnent vraiment la forme définitive à mes inspirations premières. Et ça je n’ai aucun contrôle de ce vers quoi ils tendent quand ils le font. Je crois que c’est le fait de se réunir de faire ça ensemble qui qualifie principalement notre musique.

Après certes, il y a des morceaux qui font référence à des histoires d’amour que j’ai eues. Il y a des morceaux qui font références à des sentiments de frustrations que j’ai à vivre dans un monde qui ne fonctionne que sur le profit. Enfin, il y a une part des textes qui font référence au confort qu’on a quand on est artiste en Europe et qu’on observe le monde depuis sa tour d’ivoire de création.

On parle d’un album engagé…

Je ne sais pas…

Pas pour vous ?

Pour moi l’engagement c’est plutôt d’être dans l’action qui change le monde. Je ne pense pas que faire un album de musique ça change le monde. Je pense que c’est vraiment l’action des gens qui travaillent dans des associations qui facilitent la vie des gens qui souffrent autour d’eux, que ce soit dans le médical, dans l’humanitaire en France, dans l’aide aux immigrés, dans l’aide aux réfugiés, dans l’aide aux sans-abris, ou des gens qui travaillent pour une agriculture plus saine, des gens qui travaillent pour une éducation plus ouverte, plus libre. Ça c’est le vrai engagement.

Vous n’avez pas l’impression que vos textes peuvent ouvrir les yeux sur certains sujets ?

J’aimerais, mais c’est plus un écho qu’une volonté d’ouvrir les yeux. Je n’ai pas la volonté de me présenter en modèle ou de chanter la vérité, car je ne la connais pas. Mais au contraire, j’avais envie d’être juste un écho vis-à-vis de toute une partie de la population qui, je crois, à des aspirations profondément humanistes. Et j’ai l’impression que le discours ambiant ne reflète pas souvent les aspirations de ces personnes-là. Je me disais que ce serait sympa de faire une musique qui propose ça dans le paysage musical. A fortiori si ça peut passer à la radio… enfin moi j’attendrais un réconfort comme ça d’un morceau qui passe à la radio, qu’un artiste dise qu’il aspire à autre chose que ce qu’on a là et qu’il reconnait les efforts de certains de ses concitoyens de tirer les choses vers le haut plutôt que de tout le temps se laisser écraser par le discours polémique ambiant et l’agressivité qu’on trouve dans la plupart des médias.

Vous avez publié sur Instagram un brouillon de paroles qui reflète votre travail, est-ce que vous allez en partager d’autres ?

Oui, je pense que je vais diffuser les autres petit à petit. On peut voir dans ce brouillon que je manipule ça comme une matière très dense. Je la manipule, je la retourne, je l’étire, je la chiffonne, je la gribouille, je la souligne, etc. C’est une recherche, je travaille avec le texte comme je travaille avec les sons.

Surtout sur la musicalité des mots ?

Beaucoup, oui.

Votre travail d’écriture est assez condensé sur une période courte ou peut s’étaler pendant des mois, des années ?

Ca se dilue sur un certain temps. Il y a des textes que je reprends, parfois il y a des couplets qui viennent et qui ne deviennent rien. Puis, finalement trois ans plus tard ils vont resurgir comme ça. Je vais alors tirer sur le fil pour voir ce qu’ils ont d’autres à révéler. C’est un peu comme une matière organique, comme une boisson qu’on laisse fermenter ou une culture qu’on met en jachère ou un arbre qui pousse. C’est assez vivant.

On voit que le texte a été écrit sur un agenda. Est-ce que la date indiquée 19/12/2015 correspond à la date d’écriture ?

Certaines fois oui, ça dépend.

Ca veut dire que vous écrivez partout ou vous devez être dans un endroit très précis pour écrire ?

Il y a des périodes pendant lesquelles je ne peux vraiment pas écrire parce que je ne me sens pas inspiré. Par exemple je ne peux pas écrire dans le van pendant une tournée. David du Colisée qui tourne avec moi y arrive. Je ne sais pas comment il fait, moi, je n’y arrive pas. En l’occurrence, je pense qu’il faut que je sois écarté de la stimulation des smartphones et des choses comme ça pour prendre un peu de recul. C’est pour ça que j’écris beaucoup la nuit depuis que j’habite à Bruxelles, c’est le seul moment où je suis un peu tranquille.

On voit aussi vos peintures sur votre site Watercolours Journal, c’est un travail différent ou assez similaire de l’écriture ?

Pour moi c’est plus une manière de me raccrocher à ce qui m’entoure. J’ai l’impression d’avoir une personnalité qui a du mal à rejoindre les autres, avec une forme de timidité, du coup peindre ça me permet une immersion dans le mouvement et le lieu.

(c) François Atlas – « a typical day in the life of F&AM on tour » – 22 mai 2014

On voit que vous pouvez peindre dans le van ?

Ca j’y arrive par contre.

Sur la réalisation de l’album, vous avez fait appel à Ash Workman, le même que pour Piano Ombre. Pourquoi ce choix ?

Sur cet album il y avait vraiment une volonté d’aller à l’évidence. On parlait pendant un temps d’aller à New-York. J’étais aussi allé visiter des studios à Los Angeles. Puis on s’est dit que le plus simple serait de faire ça à proximité, à Bruxelles, arrêter de penser qu’il y a mieux ailleurs. Pour moi, c’est presque aussi une attitude un peu politique, d’arrêter d’attendre des réponses d’ailleurs, du gouvernement, et essayer de trouver les solutions avec ce qu’on a à proximité. On avait de la proximité avec Ash parce qu’on avait déjà bossé avec lui. Il habite à un tunnel de chez nous, il habite en Angleterre. Pareil pour la composition et toute la production de l’album, c’était un album qui allait droit à l’essentiel avec ce qu’il y avait à disposition autour de nous.

Pour le choix du studio, vous aviez déjà enregistré là-bas ?

Non, je n’avais pas enregistré, mais c’était vraiment le plus près, le rapport qualité / prix le plus pertinent, le plus avantageux et ça nous permettait surtout d’être tous ensemble dans la même pièce. Il y a de l’espace, de la hauteur sous plafond, c’est très agréable.

(c) François Marry par Delphine Ghosarossian

Il y a Owen Pallett aux arrangements des cordes. Comment s’est faite la rencontre, pour le faire venir ?

On ne l’a pas fait venir. Encore une fois on a essayé de trouver les solutions les plus simples et les plus économiques. Il a fait ça de chez lui, à Los Angeles. Ca a été une mise en contact par le label Domino qui est aussi son label.

C’était agréable de travailler avec lui ?

Oui, c’était agréable. On a fonctionné avec ce qui lui arrivait dans sa vie, une rupture importante. Après avoir dit qu’il ferait les arrangements, il a pris un certain temps pour les faire. Finalement ce temps a été assez bénéfique parce que ça nous a permis de penser à autre chose et d’avoir les oreilles plus fraiches en retournant dessus.

Avec cet album, vous avez aussi développé une police de caractères spéciale. Qui a fait cette police, et pourquoi ?

C’est un ami qui fait ça de manière très professionnelle, c’est un designer (ndlr Jérémy Landes). Je pensais vraiment que Plaine Inondable, E Volo Love, Piano Ombre formaient une trilogie, j’avais utilisé la même police qui m’avait été conseillée par une autre amie, la police Bondoni pour ceux que ça intéresse, que j’avais un peu customisée. Là, je sentais qu’avec le déplacement vers le nord, à Bruxelles, je commençais un nouveau cycle. Je trouvais que ça valait le coup de marquer la différence en changeant l’écriture.

Elle est disponible gratuitement (en téléchargement). Ce n’est pas ça qui va changer le monde encore une fois, mais c’est pour exprimer cette attitude qui est très positive et dont on ne parle pas dans les médias. Il y a un discours ambiant de plaintes envers nos gouvernements, nos responsables. Je pense que nos gouvernements sont à l’image de nous-mêmes et quand on prend l’initiative de créer des choses nouvelles et de les partager entre nous, on trouve des solutions, on trouve de la créativité, on invente de nouveaux modèles. C’est ce qu’on a fait dans le modeste milieu du graphique-design avec le créateur de la police : Créer un nouvel album, une nouvelle musique, une nouvelle police, de rendre ça accessible de manière très ouverte.

(c) François Marry par Delphine Ghosarossian

Sur la scène, vous avez des premières dates à Paris, à la Maroquinerie. Comment s’est fait le choix de la salle où vous faites trois dates ?

La Maroquinerie est un choix qu’on a fait en partenariat avec notre tourneur. J’aime beaucoup la possibilité que j’ai maintenant de travailler en équipe que ce soit avec Domino, le label, mon manager et Asterios, le tourneur. Je pense qu’ils savent ce qu’ils font, je leur ai fait confiance. Au début j’étais un peu surpris de ce choix puis finalement je me suis dit que j’aimais bien cette salle, j’aimais bien y voir des concerts, j’avais des bons échos, et surtout ça nous permettait d’inviter trois artistes différents, des artistes belges qui sont Témé Tan, le Colisée, Samuel Spaniel et Marc Melià. Ca permet de faire des soirées un peu plus longues, avec le restaurant, de faire une after. C’est un lieu, une espèce de boite à outils, assez pratique et très conviviale. Ca convient bien à cette approche un peu plus locale et chaleureuse qu’on essaie d’avoir sur cet album. Un peu plus passionnée plutôt que d’être dans l’efficacité ultime.

Vous faites des shows très dansants, pourquoi cette volonté et comment est-ce que ça se travaille ?

Ca se prépare peu en fait. C’est juste le naturel du groupe. Je pense que les membres du groupe se rejoignent dans ce plaisir qu’on a à vivre la musique physiquement. Ca s’exprime comme ça vient, par la danse. Parfois on aiguillonne un peu en essayant de travailler quelques mouvements synchronisés mais c’est assez rare en fait.

Vous parliez de timidité, sur scène elle disparait complètement ?

Oui, parce que ma personne n’existe plus en fait. Malgré le fait que je chante des chansons, c’est plus une passerelle que j’ai pour aller vers les autres. Je n’ai pas l’impression de mettre mon cœur à livre ouvert. J’ai plutôt l’impression de trouver un terrain d’entente entre le groupe et le public.

Vous avez aussi des dates en Angleterre, c’est parce que vous avez vécu à Bristol ou grâce à Domino votre label ?

C’est les deux. J’ai vécu 7 ans à Bristol, j’ai donc eu le temps de développer quelque chose là-bas. J’ai appris à faire de la musique là-bas qui fait que peut-être les auditeurs anglo-saxons y trouvent ce qu’ils cherchent. C’est assez surprenant de voir qu’on vend plus de billets à Manchester qu’à Marseille par exemple. C’est bizarre.

Merci !

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