Nick Hakim – Green Twins

Lourd / Lourdeur, sens 1 
Impression de poids, de pesanteur, douleur sourde, diffuse, caractère d’un temps lourd.

Lourd / Lourdeur, sens 2 
Terme de plus en plus utilisé par les amateurs de musique, ou de « son » comme ils disent, pour designer une chanson ou un disque exceptionnel, dont l’envergure écrase tout le reste (ex: Ce son est tellement lourd !!! Son album est d’une lourdeur !!!)

Il est vraiment étonnant de constater que Nick Hakim a habilement su jouer avec ces deux mots pour obtenir une texture unique, sa patte, une soul mutante et fiévreuse à écouter dans la fournaise de cet été pour enfin accepter cette chaleur suffocante, fondre sous la voix de Nick Hakim Bet She Looks Like You et ne faire qu’un avec cette température de lave.

Un Childish Gambino au loin, que l’on discerne dans les volutes de l’asphalte bouillonnant de la route sur laquelle on peut aussi croiser un Blur sous acide Tyaf, l’exquise folie sur Slowly ou encore la douceur langoureuse sur The Want.

Quand les vibrations soniques rencontrent les vapeurs ondulatoires.

Quand le groove et le psychédélisme des seventies se confrontent à notre étrange époque.

Quand Nick Hakim sort un disque qu’on n’espérait plus depuis bien longtemps dans le paysage musical, cela nous transcende, nous laisse pantois, en béatitude devant tant de textures et de mélanges nouveaux et retrouvés.

Lambert – Sweet Apocalypse

Le sentiment de quitter terre, rester sans voix, puis se dire que 37 minutes viennent de s’écouler hors du temps, hors du monde. 

Voila ce que l’écoute du nouveau disque de Lambert a pour corollaire direct, inévitable, naturel.

L’insolence d’un piano flirtant avec les mélodies d’un Thom Yorke du fond des abysses et d’un Dvořák qui aurait trouver sa fontaine de jouvence, puisque c’est aussi ça la musique actuelle, le modern classique, la justesse, l’émotion vive, la beauté brute, A Thousand Crash.

Une oeuvre qui tutoie les anges et le sublime avec des notes jouant a cloche pieds sur le fil de la mélancolie Licking Dew, de l’angoisse Waiting Room et de la joie Descending a Staircase pour former une symphonie plurielle. 

Un Sweet Apocalypse qui porte infiniment bien son nom, tant il possède et côtoie à merveille la douceur de la fin des mondes.

Her – Tape #2

« L’amour c’est donner ce qu’on à pas, à quelqu’un qui n’en veut pas« .

C’est sur cette citation de Jacques Lacan que s’ouvre l’EP le plus chaleureux, voluptueux et sincère (en somme que de l’amour) de notre été qui arrive à grands pas !

Her nous reviens avec leur pop-soul sensuelle en costume, au sommet de l’élégance, là où ils nous avaient déjà laisser lors de la sortie de leur première Tape (comme c’est agréable de dire ça en 2017).

Force est de constater que le groupe n’as rien perdu de sa facilité à créer une ambiance sexy et suave, tout en gardant un côté pop mélodique.

Swim nous mets dans une ambiance mi-dansante Blossom Roses mi-rêveuse, et l’ensemble est toujours aussi entraînant, réussi et infiniment classe Jeanie J.

Toujours aussi ce coté obsédant qui nous attirent profondément et nous affame, 6 titres quand c’est trop bon, c’est trop court.

Jesca Hoop – Memories Are Now

Il y a des artistes qu’on découvre par le plus grand des hasards et qui, pourtant, laissent à coup sûr une empreinte dans nos vies. Des artistes qui nous embarquent en deux-trois titres écoutés dans le casque audio, et dont on susurre le nom amoureusement sans s’en rendre compte avec l’air un peu abruti qu’on peut avoir quand le coup de cœur commence à se faire sentir. Je me revois totalement le faire avec elle, en plus… Elle, c’est la sublime Jesca Hoop. J’étais à la recherche de son.  L’habitude des fins de journées de boulot, quand tu veux un peu sortir de ta vie quotidienne, que tu ouvres milles et un onglet à la recherche de la musique qui va définir ta soirée. Le son du jour. Celui qui prendra le pas sur tous les autres. Celui que tu écouteras le lendemain, en buvant ton café et en souriant. Celui qui traînera dans ta boîte crânienne toute la journée et qui te donnera la force qui te manque, parfois, pour supporter les petites choses désagréables du quotidien. Dans mes onglets, j’avais le dernier album de Jesca Hoop fraîchement publié par le magique label qu’est Sub pop. Je dois avouer, presque honteusement, que je ne la connaissais pas avant cet opus, malgré une dizaine d’années de carrière et une demi-douzaine d’album au compteur. Je dois donc remercier ce label de m’avoir permise de la voir débouler dans mon casque audio. Je ne dirai jamais combien ce label est talentueux et combien il compte de perles musicales ! Jesca Hoop en est une. Une vraie et véritable perle musicale à écouter d’urgence si on n’est pas encore en train de le faire…

Memories are now est un album difficile à décrire. Vraiment, difficile.  Il y a que les titres défilent sans jamais se ressembler. Un coup, on la sent pop légèrement déjantée mi- Fiona Apple mi- Kate Bush (Animal kingdom chaotic) et un coup on la sent folk façon Sallie Ford (Cut connection, Simon says). Jesca Hoop marie les genres et le fait à merveille. Entre la candeur de la pop et la mélancolie de la folk, il y a Jesca Hoop ; ce mélange parfait de pop sucré et de folk un peu amère. Rares sont les perles musicales à se faufiler d’un genre musical à un autre avec autant de talent et encore plus rares sont celles avec lesquelles on se laisse aller avec autant d’aisance. Peu importe bien l’étiquette, au fond, tant que le son est bon. Il l’est, ici. Il est profond. Il est majestueux. Il élève… Il rend le quotidien un peu plus beau, un peu plus souriant, aussi. Il a une jolie couleur grâce à elle, en tout cas. Ce qui est à retenir, surtout ici, c’est cette musicalité incroyable, cette voix surprenante et ce nom ; Jesca Hoop. Il est, à présent, pour moi,  gage de qualité dans le casque audio. Elle y est reine, dans le mien, en tout cas. Pour preuve, je laisse à l’écoute, le sublime titre Memories are now.

Feist – Pleasure

6 ans après Metals, Leslie Feist nous offre un énorme Pleasure !

Avec une orchestration minimale, souvent accompagnée d’une seule guitare, notre canadienne favorite prend un maximum de risques sur des chansons fragiles qui comme un château de cartes tiennent à un fil. A l’écoute on est époustouflé par sa virtuosité à donner autant d’intensité, d’épaisseur et de profondeur à chaque seconde. Indéniablement un grand album !

Pour couper court à toute discussion, on s’écoute de suite Pleasure, le titre éponyme et ouvrant l’album qui explore avec énergie son coté électrique. Et c’est déjà immense ! 

 

Amina Claudine Myers – African Blues

Voici un petit bijou, que je conserverais depuis un petit moment dans mon arrière boutique. Je vous le livre aujourd’hui (enfin) pour dire toute l’admiration que j’ai pour Amina Claudine Myers et son magnifique album Salutes Bessie Smith enregistré en live en 1980.

6 titres qui se concluent par le hors norme et particulièrement frissonnant African Blues (14min44s). Son scat, son piano s’embrasent dans un morceau aux étendus vastes rempli de chaleur et de générosité.

Swans – The Glowing Man

Entre musique expérimentale, transe et rock’n roll, Swans marque depuis le début des années 80 le paysage musical sans la moindre concession. Emmené par Michael Gira, autodidacte qui s’orientait vers l’art graphique avant d’être percuté de plein fouet par la vague punk, le « groupe » (entre guillemets, car la formation varie régulièrement) se reforme en 2010 et délivre en 2016 le très prenant The Glowing Man.

En vidéo, la performance live de The Glowing Man. Belle captation de plus de 28 minutes, qui nous permet de mieux visualiser les composantes de leur musique, la précision qui est mis sur chaque détail.

Pour approfondir, l’univers de Swans, on ne saurait trop vous conseiller la lecture de leur biographie par Benjamin Fogel.

Anohni – Paradise EP

Les œuvres d’Anthony & The Johnsons, ici présent sous le nom d’Anohni, ont toujours fait résonner en moi le symbole d’une infinie liberté.

Cette liberté que l’on peut retrouver notamment dans le gospel, ce mouvement de révolte des esclaves qui réclamaient leur délivrance, est très palpable chez Anohni.

Le lyrique aussi que Schubert appelait le « Chant de la liberté », mais aussi l’avant garde, cette forme prônant la liberté de la création et de l’expérimentation et donnant la possibilité de s’exprimer de milles et une façons.

On rencontre aussi plein de sentiments, d’émotions comme la violence passive, celle qui se reflète dans un miroir, quand il se parle à lui même dans You Are My Enemy, ou encore la grandeur désillusionnée quand il s’interroge sur le pertinent  Jesus Will Kill You.

Avant Garde, Lyrique, Gospel… des familles qui retentissent a l’unisson dans ce Paradise, un EP cru, moderne et multipolaire pour un Anohni plus libéré que jamais.

 

Kid Francescoli – Les Vitrines

Nouvelle oeuvre – Play Me Again, nouvelles petites, onze au total, merci Kid Francescoli !

Une électro-pop qui s’intègre et complète cette scène tellement excitante d’un nouveau son « made in France » dont bientôt le monde entier va s’amouracher.

Avec des basses rondes, terriblement entrainantes, des nappes synthétiques sophistiquées tendrement enveloppantes, un duo de voix sexy et classieux incarné par Julia (installée maintenant à Marseille) et Mathieu, chaque morceau s’écoute comme un voyage entre terrasse près de la mer (qu’on entend sur la fin de It’s Only Music, Baby), New-York, coupe de champagne, et club pour y finir nos soirées bien remplies.

Les Vitrines, morceau qui ouvre l’album, est un peu particulier, car il est leur premier titre en français ! On découvre le clip encore tout chaud, chaud, chaud puisqu’il a été mis en ligne il y a tout juste quelques minutes…

 

Kelsey Lu – Dreams

Par où commencer ? Par son histoire personnelle incroyable qui l’a vue grandir dans une famille témoins de Jéhovah, aux pratiques strictes et coupée du monde dont elle s’enfuit à 18 ans ? Son goût pour le vêtement, l’esthétisme, la mode ?  Ses collaborations avec Nappy Roots (groupe de hip-hop américain) ? Son engagement sociétal ? Sa participation à la dernière campagne de Kenzo ?

Et si pour connaitre Kelsey Lu, on commençait par sa musique, son premier EP Church, enregistré dans les conditions du live, en une prise, seule avec son violoncelle dans une église de Brooklyn. Les meilleures conditions pour que sa liberté prenne son envol, que l’émotion apparaisse, intimiste, épurée, profonde, émouvante. 

VioleTT Pi – Héroïne

Venu du Canada, du Québec (Granby puis Montréal), Karl Gagnon aka VioleTT Pi (« nom qui lui vient de la fleur violette reconnue pour ses propriétés vomitives et laxatives ainsi que π, un nombre irrationnel » – source Wikipedia) se penche au chevet de la pop pour mieux la corrompre.

Avec des paroles autant poétiques, que violentes et surréalistes, VioleTT Pi va beaucoup plus loin qu’une simple chanson, il distille ses intentions au plus profond de nos connexions synaptiques. Ca y est, on est déjà accro et sa montée nerveuse nous « déforme » totalement.  

« Je suis désabusé
Et j’abuse pour oublier »

Gros coup de coeur également pour la pochette de  Manifeste contre la peur dont est extrait Héroïne.

Chilly Gonzales, Jarvis Cocker – Room 29

A chaque nouveau projet Chilly Gonzales réussit à nous surprendre. Encore une fois, après Octave Minds, notre canadien préféré prend le contre-pied et s’associe avec Jarvis Cocker (l’emblématique auteur – compositeur – interprète de Pulp) pour livrer un album concept (oui ça existe encore !) piano-voix subtil et sublime.

Huis-clos dans le célèbre hotel Marmont de Los Angeles, ambiance désenchantée, luxe et fin de soirée, chambre 29, on s’imagine ce qu’a vu, vécu cette pièce, l’histoire qu’elle nous raconte sur Hollywood et ses moeurs. 

On se régale de la musique, de la voix chaude, sophistiquée et de paroles gentiment barrées… le tout sorti sur le célèbre label classique Deutsche Grammophon, quel joli dépoussiérage !

« Is there anything sadder than a hotel room
That hasn’t been fucked in? »

« I read an actress used to party
In this place and do drugs off the piano
If I lick, will it still taste? »

Notre entretien avec Albin de la Simone

« J’ai l’impression que quand on accepte le travail du temps dans l’amour ou dans la vie, on vit beaucoup mieux avec »

Avec la sorti de son cinquième album L’un de nous, Albin de la Simone signe (de mon point de vu) son plus bel album et le plus touchant produit jusqu’à présent. Des poésies fragiles, sensibles se lovent dans le creux de mélodies douces et apaisées. 

Un beau jour du mois de mars, c’est dans les bureaux de son label Tôt ou Tard que nous nous sommes entretenus avec lui, et avons discuté entre autres piano, inspiration, Sophie Calle.

Pour les parisiens, il sera en concert à l’Européen les 3 avril, 3 mai, 3 juin 2017, puis au Café de la Danse en fin d’année.

(c) Albin de la Simone par Delphine Ghosarossian

Des courtes vidéos présentent la préparation de l’album. La première est consacrée à la recherche du piano. Pourquoi avoir fait du piano un élément central de L’un de nous ?

Albin de la Simone : Je n’ai jamais été convaincu que le piano était l’instrument qui me permettrait de faire des chansons. Le piano est un instrument qui sert souvent à remplacer l’orchestre, c’est un instrument qui est très riche, très puissant et ma voix n’est pas très puissante. J’ai toujours trouvé que le piano me ridiculisait un petit peu, que ça ne marchait pas entre nous même si je suis pianiste et que j’adore le piano.

J’ai découvert par hasard, en mettant des couvertures dans un piano, entre les cordes et les marteaux, que le son étouffé du piano gardait vraiment de la richesse mais acquérait une modestie qui, du coup, laissait pas mal de place à ma voix. Je me suis dit « ok, il faut que je trouve le piano qui a ce son doux, étouffé, et en même temps riche et large, mais pas intimidant, pas ‘humiliant’, au contraire, qui est valorisant pour ma voix. » J’avais un son en tête, et là j’ai fait le tour de Paris, de mes copains, des studios pour essayer des pianos dans tous les sens, voir ce qui me branchait.

Dans ce film, je suis allé chez Pascal Lobry qui est un facteur de pianos et a des pianos très particuliers. Il est connu pour ça, pour fournir des pianos très typés. Il m’a fait une démonstration de tous ses pianos. Et on me voit dans le film comme un Louis de Funès insupportable qui essaie en disant « c’est super, mais ce n’est pas du tout ça ! » « ça c’est formidable mais ça n’a rien à voir ! »  « ça j’en veux pas… » Finalement j’ai bien fait, parce que j’ai fini par trouver le bon piano. J’ai fait mon disque et le son du piano me convient parfaitement. C’est vraiment rigolo d’aller rencontrer des gens et essayer des instruments, surtout quand on trouve à la fin.

Vous allez utiliser ce piano pour vos concerts ?

Non, parce que ça pèse une tonne et que je ne veux pas me trimbaler un piano, le faire accorder à chaque fois. Si j’en loue un, je repars à zéro à chaque fois. En plus on ne pense pas à la scène comme on pense un disque. Un disque c’est fait pour être écouté plein de fois, le concert ça s’entend une fois et je suis là, mes musiciens sont là. En plus on a une façon de faire les concerts quasiment en acoustique, sauf ma voix, il n’y a pas de sono. Donc le rapport est très différent et ça ne manque pas de richesses. C’était vraiment pour le disque que j’en avais besoin. Le son que j’utilise sur scène ce n’est pas un son de piano, mais c’est un son très modeste aussi, très doux.

Comment ont été écrites les chansons ?

Le travail de la forme du disque arrive après l’écriture. J’essaie vraiment de dissocier les deux. D’écrire le répertoire, d’écrire les chansons, de les essayer, d’essayer même de les jouer, de les modeler, d’être à peu près sûr de leur forme avant d’attaquer le disque. Si on attaque le disque quand on a trois chansons après on en fait six autres chansons mais elles ne vont plus avec le son du début… J’essaie de passer en production au moment où l’écriture est terminée comme ça la production est cohérente pour tout le disque. Comme ça j’en enregistre éventuellement plus et je resserre après en en enlevant. C’est vraiment écriture d’abord et enregistrement après.

L’écriture s’est étalée depuis 2013 ou vous vous l’avez concentrée sur quelques mois ?

Mon précédent disque est sorti en 2013, on a tourné deux ans. J’ai commencé à écrire sur la fin de la tournée, mais je n’y arrivais pas très bien. A la fin de la tournée, donc fin 2014, j’ai tout arrêté pour écrire et un an plus tard, en 2016 grosso modo j’ai commencé à enregistrer.

Mais il y a des chansons qui datent d’avant, même dans ce disque. La chanson L’un de nous par exemple elle était prévue pour le disque précédent mais elle ne rentrait pas dedans. Elle contredisait d’autres chansons, elle n’avait pas vraiment de légitimité. De même que là, il y a une treizième qui devait être dans le disque et au dernier moment je l’ai virée en me disant qu’elle me bloquait quelque chose dans le disque, je ne sais pas la placer dans l’ordre du disque, elle a un propos qui est trop différent. Elle deviendra peut-être la chanson la plus importante du disque prochain. Je n’en sais rien, mais c’est vraiment un jeu comme ça. Ce n’est pas un bloc défini.

Et sur les thèmes que vous abordez l’amour est très présent. J’ai noté dans une interview que vous avez faite en 2014 que « votre plus grande peur était de ne pas être aimé. » Est-ce que ce disque va puiser dans cette peur ?

Bien sûr ! Je n’ai pas écrit en pensant à ce que le disque allait dire, mais si je le regarde de l’extérieur il est vraiment question de l’amour long, de l’amour qui dure. Justement en opposition à la première chanson qui est Le grand amour, qui est une espèce de flamme incandescente qui s’éteint tout de suite après. Dans le reste du disque il est vraiment question de comment on fait durer l’amour, comment il reste beau longtemps et donc comment on est aimé longtemps, pour revenir à votre question.

Donc oui, je suis encore hanté par le fait de ne pas être aimé, mais je suis aussi hanté par le fait de ne pas réussir à aimer longtemps, ou à être aimé longtemps. Ce n’est pas les mêmes ressorts. On pourrait repartir à zéro tous les deux ans si on voulait avec quelqu’un d’autre. Mais si on n’a pas envie, si on a envie de durer ça demande d’accepter une certaine modification de l’état amoureux, qui me plait mais qui demande du travail et qui inspire des chansons.

Sur votre écriture, vous avez noté des évolutions par rapport à Un homme, votre précédent album ?

Je n’ai pas de sensation de grandes modifications… C’est compliqué… la musique je sens qu’elle bouge, l’écriture des textes je sens qu’elle correspond plus à l’état dans lequel moi je suis. La facture de mon écriture… avec un peu je chance je progresse, en tout cas je m’y emploie mais peut-être pas. Musicalement je sens que dans la production, dans le son il y a des choses qui changent, le disque n’est pas le même. Mais est-ce que mon style d’écriture change.. à vous de me le dire, je n’ai pas trop l’impression. Je n’ai pas une démarche en me disant « maintenant je ne vais parler qu’en javanais ou qu’avec des voyelles… »

(c) Albin de la Simone par Delphine Ghosarossian

Entre 2013 et aujourd’hui vous avez fait plein de choses, de la production, accompagner d’autres musiciens, un spectacle L’amour Ping-Pong, composer la musique d’un documentaire, incarner des personnages dans des livres-CD, etc. Vous avez besoin de ces projets comme d’une respiration ? comme d’une source d’inspiration ?

Tout est dit dans la question. C’est vrai, c’est une respiration et une nourriture. Je ne suis pas capable d’écrire plus de chansons que je n’en écris. D’ailleurs je n’en écris pas pour d’autres, je n’y arrive pas. Par contre j’ai besoin de plus d’expressions, j’ai besoin de vivre des choses, et il se trouve que le métier que je fais, pour élargir, le métier d’artiste, c’est aussi mon loisir. Donc quand le musée d’art moderne me propose de faire quelque chose, et bien je consacre un mois de mon temps à travailler pour ce projet-là, pour une représentation qui dure deux heures, pour deux cents personnes. C’est complètement ridicule vu comme ça, et en même temps je fais mon loisir. C’est un peu comme si j’allais faire du karaté… Je me passionne pour un artiste, je travaille sur le projet de cet artiste, et je vais faire une performance pour l’exposition de cet artiste devant du public. Pour moi c’est évident, c’est ma passion tout simplement.

Même si les histoires racontées dans l’album ne se terminent pas toujours bien, on sent dans l’album un très grand apaisement. Vous arrivez à une certaine sagesse dans votre vie ?

C’est marrant que vous disiez ça, il y a des gens qui me voit comme très inquiet ou très tourmenté, alors que je me sens plus comme vous dites. Je me sens plutôt tranquille, ne serait-ce parce que j’essaie vraiment de voir les choses en face, d’aborder les problèmes, et dans mes chansons de ne pas faire semblant de croire au père-noël. J’ai l’impression que quand on accepte le travail du temps dans l’amour ou dans la vie, on vit beaucoup mieux avec. Plus que l’accepter, c’est même écrire sur cette matière-là. Donc mes chansons elles parlent de choses difficiles et compliquées mais justement, grâce à ça c’est une manière d’avancer. J’ouvre les boites, je ne laisse pas les choses pourrir.

C’est Sophie Calle qui a fait l’artwork de l’album. Comment ça s’est passé et pourquoi ce choix ?

Quand j’ai décidé d’appeler l’album L’un de nous, j’ai tout de suite repensé à cette photo qui est chez elle. Une grande photo dans son salon dans laquelle on voit ces animaux qui paradent un petit peu avec chacun une guirlande, une couronne. Ils sont tous très différents, ils vivent tous dans la même pièce, dans le même espace mais ils essaient tous de faire les malins, de se faire remarquer. Déjà, j’aime cette photo, j’aime l’image et je trouvais chouette comme métaphore de L’un de nous, de parler de l’individu par rapport aux autres. Il se trouve qu’en plus, mais ça c’est vraiment dans le coté anecdotique, elle a nommé ces animaux du nom de ses amis et que le petit ours qui est milieu c’est moi. Donc c’est une manière de vivre entouré de ses amis. De temps en temps elle passe devant et elle dit « bonjour Albin ». Mais c’est surtout l’image et le sens symbolique qui me plaisaient. Du coup j’ai la chance d’avoir une pochette d’album de Sophie Calle qui est l’une de mes artistes préférées, c’est magnifique à tout point de vue. C’est une chance.

Vous avez dit que vous avez travaillé sur l’ordre des chansons, comment cela se passe ? Par exemple, pourquoi A Quoi est-elle en 11ème position ?

D’abord, ce n’est pas comme un podium, même si c’est vrai qu’on va moins souvent à la fin d’un disque qu’au début. Quand on fait l’ordre d’un disque il y a plein de choses différentes qui s’ajoutent pour définir l’ordre des chansons. Il faut qu’elles se répondent bien l’une à l’autre, c’est l’effet que fait une chanson à la suivante ou à la précédente. Quand on a décidé, j’étais sûr de vouloir que la première soit Le Grand Amour, et j’étais sûr aussi de vouloir que l’album se finisse par Ado, par cette voix de Vanessa Paradis et les cordes. Après la première, j’en essaie une seconde, ça marche ou ça ne marche pas. Après c’est un jeu de puzzle qu’on tente. Il y a le rythme de la chanson, sa dynamique, le son, le propos, la tonalité, est-ce que ça ne fait pas redondant. Il y a des chansons qui annulent d’autres chansons. Deux chansons très très lentes côte à côte, on a l’impression que c’est un tunnel d’ennuie. Il vaut mieux les intercaler avec d’autres. C’est tellement complexe que je ne peux pas expliquer pour quelles raisons celle-là arrive en onzième. Elle a dû se balader plusieurs fois et a atterri là. Ce dont je suis sûr c’est que la première Le grand amour je voulais qu’elle soit là pour parler de cet amour incandescent qui brule et qui disparait, du fait que le disque après abordait l’amour long, l’amour dans le temps. J’avais envie de commencer par quelque chose de beau et brulant et après de se dire « après ça qu’est-ce qui se passe. » C’est le seul truc que je peux expliquer vraiment.

Vous allez bientôt débuter une tournée, dont 3 dates à l’Européen (3 avril, 3 mai, 3 juin 2017). Ce sera avec quelle formation et pourquoi cette salle ?

L’Européen est une salle qui a une grande histoire. Déjà il y a 15 ans c’est là que Vincent Delerm et Jeanne Cherhal ont beaucoup joué, j’y ai joué aussi. C’est vraiment un endroit où il s’est passé quelque chose de fort pour la chanson française. Avant ça s’appelait le Théâtre en Rond, et Jean Guidoni jouait là-bas. J’aimais beaucoup Jean Guidoni. C’est donc pour moi un endroit super. En plus au niveau de sa forme c’est un théâtre rond, comme un mini cirque et c’est parfait pour ce que je fais, pour le coté acoustique de notre concert. Je suis accompagné par Anne Gouverneur et Maëva Le Berre au violon et au violoncelle comme avant, sans micro, sans rien, elles jouent comme pour un concert classique. A elles deux, on a ajouté un vieil ami qui s’appelle François Lasserre qui joue de la guitare et des percussions, lui aussi sans sono.

Ça change complètement l’écosystème d’avoir une personne en plus, mais ça marche toujours d’avoir ce système de ne sonoriser que ce qui doit être sonorisé, à savoir ma voix pour qu’on comprenne mes paroles et mon clavier parce qu’il est électrique. Tout le reste est complètement acoustique. C’est-à-dire que quand François tape sur une percussion qu’il a fabriquée ça vient de lui, l’instrument vibre et nous arrive dans les oreilles, je trouve ça super. Tant qu’on peut faire ça, on le fait.

C’est transposable dans d’autres salles ?

Ça marche partout sauf en plein air parce qu’il faut des murs pour renvoyer le son, et sauf au-delà de 600 places, si c’est un théâtre à l’italienne avec trois balcons de 200 places. Plus les gens sont proches, plus on peut en mettre. Le théâtre des Champs-Elysées fait 2000 places et ils font des concerts classiques depuis 200 ans, sans aucune sono.

Merci !